Les quatre questions que pose l'affaire Benalla

POLEMIQUE Le parcours du collaborateur du président accusé de violences contre un manifestant le 1er mai et les circonstances dans lesquelles les faits ont eu lieu posent question…

Delphine Bancaud

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Emmanuel Macron et Alexandre Benalla au salon de l'agriculture le 24/03/2018. Credit:Witt/SIPA/1807190851
Emmanuel Macron et Alexandre Benalla au salon de l'agriculture le 24/03/2018. Credit:Witt/SIPA/1807190851 — SIPA
  • Le Monde a identifié Alexandre Benalla, un collaborateur de Macron, coiffé d’un casque à visière des forces de l’ordre, dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux. Des images sur lesquelles il s'en prend à un jeune homme à terre.
  • L’ascension éclair de ce jeune homme dans le domaine de la sécurité peut surprendre, ainsi que les circonstances qui entourent son observation de la manifestation du 1er-mai.
  • Les sanctions qui ont été prises contre lui interrogent également.

Le parquet de Paris a annoncé, ce jeudi l’ouverture d’une enquête préliminaire sur les faits reprochés à Alexandre Benalla, collaborateur d’ Emmanuel Macron, qui avait été filmé en train de frapper un homme en marge des rassemblements du 1er-mai dernier. De son côté,  Gérard Collomb a annoncé saisir l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) pour éclaircir les règles encadrant la présence d’observateurs au sein des forces de l’ordre et déterminer les circonstances de l'agression. Après une soirée de silence, l’Elysée a réagi ce jeudi matin pour tenter de faire dégonfler l’affaire. 20 Minutes revient sur les zones d’ombre de cette histoire.

Un parcours professionnel qui interroge

En 2010, Alexandre Benalla a intégré le service d’ordre du Parti socialiste, constitué de bénévoles. « C’est moi qui l’aie recruté et formé. Il fonctionnait bien, je n’avais aucun souci avec lui. Il avait des facilités concernant les techniques de protection rapprochée », confie à 20 Minutes, Eric Plumer, l’ancien chef du service d’ordre du PS. Entre mars et juin 2012, le jeune homme fait aussi partie de l’équipe de sécurité de la campagne de François Hollande. « Il a acquis à cette période une grosse expérience de terrain qui est aussi enrichissante qu’une formation dispensée dans une école de sécurité », affirme Eric Plumer. « Nos chemins se sont séparés quand Alexandre Benalla est devenu en 2012, chauffeur d’Arnaud Montebourg, alors ministre du Redressement productif. Car je trouvais prématuré qu’il exerce en cabinet et on s’est un peu fâché », poursuit-il. La suite des événements lui a donné raison, car Alexandre Benalla a vite été remercié. « Il avait provoqué un accident de voiture en ma présence et voulait prendre la fuite », raconte Arnaud Montebourg​ au Monde.

Mais bizarrement cet épisode ne semble pas avoir affecté sa carrière. Car selon Le Monde, il connaît plusieurs expériences dans le privé et en 2015, puis sur arrêté du Premier ministre de François Hollande, il intègre la session « jeunes » de l’Institut des hautes études de la sécurité et de la justice pour y suivre une semaine de formation de haut niveau à l’école des officiers de la gendarmerie à Melun. Et fin 2016, il est nommé, responsable de la sécurité du candidat d’En marche ! Un poste qui pourrait sembler un peu surdimensionné pour lui. « Il est entré à En Marche ! dès l’origine et il est très consciencieux. Or, à ce type de poste on place des hommes de confiance », explique Eric Plumer. Il est ensuite devenu chargé de mission à l’Elysée, puis a été promu adjoint au chef de cabinet d’Emmanuel Macron. Une ascension express pour un jeune homme de moins de 30 ans.

Pourquoi a-t-il eu l’aval des autorités pour être observateur de cette manifestation ?

Le 1er-mai, Alexandre Benalla avait obtenu une autorisation pour observer comment les forces de l’ordre géraient une grande manifestation. La préfecture de police a souligné qu'« il n’est pas rare qu’elle accueille pour de courtes durées » des personnes extérieures. Ce que confirme à 20 Minutes Fabien Vanhemelryck, secrétaire général délégué du syndicat Alliance, mais ce qui l’étonne plus, c’est le positionnement inhabituel d’Alexandre Benalla pour un observateur de manifestation : « D’habitude, les observateurs restent dans les salles vidéos où ils peuvent très bien voir ce qui se passe lors de la manifestation. Et quand ils vont sur le terrain, ils sont cantonnés au deuxième rideau, c’est-à-dire aux rues adjacentes dans lesquelles se tiennent les CRS susceptibles de venir en renfort à leurs collègues du premier rideau. Un observateur ne va jamais tout seul au contact des manifestants », insiste-t-il.

Le fait qu’Alexandre Benalla ait été équipé d’un casque à visière des forces de l’ordre alors qu’il n’est pas policier est aussi étrange, selon lui. Autre règle pour les observateurs de manifestation : « Ils sont toujours accompagnés d’un tuteur haut gradé. Mais sur les images, on ne le perçoit pas, où était-il ? », s’interroge aussi Fabien Vanhemelryck. Le porte-parole de l’Elysée, Bruno Roger-Petit, a précisé lors de sa conférence de presse jeudi, qu’Alexandre Benalla était « accompagné ce jour-là de Monsieur Vincent Crase, un gendarme réserviste, par ailleurs employé de la République en marche, très ponctuellement mobilisé, comme d’autres réservistes, par le commandement militaire de la présidence de la République ». Et d’ajouter : « Ayant outrepassé son autorisation de la même manière qu’Alexandre Benalla, il a été sanctionné, comme lui, par une mise à pied de 15 jours avec suspension de salaire. Il a été également mis fin à toute collaboration entre lui et la présidence de la République. »

Pourquoi les CRS ne sont-ils pas intervenus pour l’arrêter lorsqu’il a frappé le manifestant ?

Sur les images, on voit Alexandre Benalla traîner violemment le manifestant par le cou, le frapper derrière la tête, puis lui assener plusieurs coups de pied au sol. Et les CRS autour de lui ne le stoppent pas. Une absence de réaction que Fabien Vanhemelryck explique par plusieurs raisons : « Premièrement, les CRS ne savaient pas forcément qu’il s’agissait d’un observateur, puisqu’il portait un casque de policier. Par ailleurs, lors d’une manifestation de la sorte, ils sont susceptibles de prendre des pavés et ont beaucoup à faire pour sécuriser les lieux », indique-t-il.

Pourquoi l’Elysée ne l’a pas sanctionné plus sévèrement ?

« Alexandre Benalla a été mis à pied pendant quinze jours avec suspension de salaire. Il a été démis de ses fonctions en matière d’organisation de la sécurité des déplacements du président. Cette sanction vient punir un comportement inacceptable et lui a été notifiée comme un dernier avertissement avant licenciement », a souligné jeudi, Bruno Roger-Petit. « La sanction la plus grave jamais prononcée contre un chargé de mission travaillant à l’Elysée », a renchéri le porte-parole de l’Elysée. Mais Alexandre Benalla a été affecté à un poste administratif, où il s’occupe de la sécurité d’événements organisés à l’Elysée. Avec des missions prestigieuses puisqu’il était par exemple présent lundi, dans le bus de l’équipe de France qui a descendu les Champs-Elysées.

Ce qui passe mal auprès des policiers : « Il s’est pris pour un policier alors qu’il n’en était pas un. Il n’a fait preuve d’aucun sans froid lors de la manifestation. Il a jeté l’opprobre sur les forces de sécurité. Et il a bénéficié d’une certaine clémence, ce qui n’est jamais le cas pour les policiers. Nous ne comprenons donc pas que dans une République qui se veut exemplaire, des sanctions à deux vitesses puissent exister », s’enflamme Fabien Vanhemelryck. Le syndicat Alternative Police CFDT va dans le même sens : « Si ces faits avaient été perpétrés par un policier, faits qui n’en auraient pas moins été inexcusables, il aurait fait immédiatement l’objet d’une procédure judiciaire et placé en garde à vue, d’une procédure administrative avec une suspension ou un changement de service. Il aurait également été présumé coupable avant même la fin de l’enquête. »

D’autres voix vont encore plus loin : sur France 2, Olivier Faure, le premier secrétaire du Parti socialiste a demandé des sanctions à l’égard du directeur de cabinet d’Emmanuel Macron qui aurait dû selon lui, saisir la justice après avoir appris les faits reprochés à Alexandre Benalla. Idem pour le député France Insoumise Loïc Prud’homme, qui se fonde sur l’article 40 du code de procédure pénal obligeant un certain nombre de personnes à informer la justice quand elles sont informées d’un crime ou d’un délit. La polémique est donc loin d’être terminée…

 

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