Francophonie: «Les Français ont peu conscience d'avoir par la langue un lien très fort avec d'autres pays»

ENTRETIEN «20 Minutes» a interrogé Marie-Laure Poletti, spécialiste de a francophonie à l'occasion du discours d'Emmanuel Macron...

Propos recueillis par Thibaut Le Gal

— 

Emmanuel Macron prononce son discours sur la francophonie.
Emmanuel Macron prononce son discours sur la francophonie. — LUDOVIC MARIN / AFP

« Je ne fais pas partie des défenseurs grincheux » de la langue française. Emmanuel Macron a présenté ce mardi sa « stratégie » pour promouvoir le français et le faire passer de cinquième à troisième place des langues les plus parlées dans le monde. Le président a présenté ces annonces lors d’un discours à l’Institut de France à l’occasion de la Journée internationale de la francophonie.

>> A lire aussi : Emmanuel Macron présente sa vision d’une francophonie «décomplexée»

Ce nouveau plan a suscité la critique de plusieurs intellectuels africains, face à ce qu’ils considèrent être un nouvel instrument au service de la « Françafrique ». 20 Minutes a interrogé Marie-Laure Poletti, spécialiste de la francophonie et co-auteur de… Et le monde parlera français.

Emmanuel Macron dit défendre « une vision nouvelle, décomplexée, de la francophonie et du multilinguisme ». Y a-t-il vraiment un changement ?

Il y a toujours eu une politique de soutien de la langue française, mais la nouveauté, c’est que cette fois, elle est affichée. En France, elle ne paraissait pas comme une priorité absolue. Emmanuel Macron fait de la francophonie une grande cause nationale. C’est une bonne chose car la France est le pays le moins francophone. Les Français ont peu conscience d’avoir par la langue un lien très fort avec d’autres pays.

>> A lire aussi : «Pourquoi on sacrifie une langue belle qui concerne 65 millions de Français?»

Si le lien fait entre promotion de la langue française et économie est assez récent, le mettre au premier plan est assez nouveau. Faire passer le français à la troisième place des langues parlées dans le monde est un pari sur la démographie en Afrique, bien sûr, mais surtout du développement du français dans ces pays, de la qualité du soutien scolaire. La France s’était presque retirée du financement pour soutenir l'éducation en Afrique. Là, on y revient, il faudra voir dans quelles proportions.

Comment expliquer cette position offensive sur la francophonie ?

Je pense qu’Emmanuel Macron a pris conscience progressivement de son importance, car il y avait peu de mesures dans son programme. La francophonie, c’est de la géopolitique. Actuellement, on constate une recherche de modèles alternatifs à la mondialisation à l’américaine. Des revendications identitaires ne se reconnaissent pas dans cette mondialisation et la langue française a cette particularité, avec l’anglais, d’être parlé sur tous les continents. Le français peut donc devenir une force et porter des modèles différents sur le plan international.

Avec cette phrase, « le français sera la première langue de l’Afrique et peut-être du monde », Emmanuel Macron a suscité les railleries des Britanniques. Cette promotion de la francophonie est-elle une manière d’affronter le monde anglo-saxon ?

Ce n’est pas une bagarre contre l’anglais. Ça n’aurait aucun sens. Ce qui est important dans l’annonce faite par Emmanuel Macron, c’est la promotion de la langue française dans le cadre du plurilinguisme. Mise à part la France, tous les pays francophones sont des pays plurilingues. Le français peut avoir un rôle distinctif, pour des étudiants par exemple dans beaucoup de pays. Prenons le développement du français en Chine, il y a bien sûr des raisons affectives ou culturelles, mais la raison essentielle est l’intérêt des Chinois pour l’Afrique. On trouve aussi des programmes de développement au Nigéria car leurs voisins sont des pays francophones. Le français ouvre des portes au niveau international.

Rattraper l’anglais paraît quand même improbable…

Il y a du chemin à faire mais le contexte a peut-être changé, même si l’anglais reste la première langue à l’international. Indépendamment de la démographie africaine, le français a une image positive dans de nombreux pays, liée à un mélange de traditions, de productions intellectuelles, de créations artistiques. L’anglais international est peu lié à une culture au sens classique du terme, si ce n’est au mode de vie américain.

De nombreux intellectuels africains ont critiqué ces initiatives, notamment l’écrivain Alain Mabanckou, qui a dénoncé une forme de colonialisme culturel…

C’est un terrain qu’il faudrait arriver à abandonner. Il ne faut pas nier le passé, ni éviter de faire le travail d’historien sur la colonisation. Mais il faut redéfinir ce que pourrait être la francophonie. Les critiques viennent surtout d’intellectuels africains qui enseignent aux Etats-Unis, où le travail sur le colonialisme est très présent. Mais ils s’enferment dans une contradiction : ils reprochent à l’Organisation internationale de la francophonie et à la France de cautionner des régimes peu ou pas démocratiques et demandent en même temps à la France de ne pas s’ingérer dans ces questions…

>> A lire aussi : Une compétition internationale de hip-hop freestyle peut-elle sauver la langue française?

Dans un certain nombre de pays africains, des élites francophones se sont emparées du français et en ont fait chasse garder. Il ne faut pas oublier les évidences historiques, mais il faut parvenir à dépasser ces débats. Dans de nombreux pays africains, on a réintroduit l’enseignement des langues nationales et le français est redevenu une langue étrangère. Dans le cadre du plurilinguisme, les pays africains ont besoin du français, c’est un outil de communication pour dialoguer avec leurs voisins et même parfois à l’intérieur de ces pays. Pour certains Africains, la francophonie est la continuité de la politique étrangère de la France. Bien sûr, cette promotion de la langue sert les intérêts français. Mais c’est aujourd’hui moins dans une optique coloniale que dans une perspective économique et culturelle.