VIDEO. Elus dormant dans la rue: Des résultats derrière le coup de com'?

POLITIQUE Plusieurs élus franciliens ont dormi dans la rue durant la nuit de mercredi à ce jeudi, pour alerter sur la question des sans-abri…

Anne-Laëtitia Béraud

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La conseillère municipale d'Etampes Mama Sy a lancé une opération pour alerter sur la situation des sans-abri, en dormant dans la rue, le 28 février 2018 à Paris
La conseillère municipale d'Etampes Mama Sy a lancé une opération pour alerter sur la situation des sans-abri, en dormant dans la rue, le 28 février 2018 à Paris — Philippe LOPEZ / AFP
  • Des élus d'Ile-de-France ont dormi dans la rue mercredi soir pour « alerter » sur le sort des sans-abri.
  • L’initiative a été assumée comme un « buzz médiatique » et critiquée par d’autres élus.
  • Pour certains spécialistes de la communication politique, ce type de « coup médiatique » ne fonctionne plus.

Plusieurs élus franciliens de gauche et de droite ont dormi dans la rue mercredi soir à Paris pour alerter sur le sort des sans-abri. Emmitouflés dans des sacs de couchage, ils ont répondu à l’appel de Mama Sy, maire adjointe LR d’Etampes (Essonnes), qui dénonce le sort des sans-abri et demande des moyens supplémentaires à l’Etat. Dans la capitale, plus de 3.000 sans-abri ont récemment été recensés par la Mairie, et « 20 personnes sans domicile fixe sont mortes en Ile-de-France depuis début janvier », a rappelé Mama Sy.

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Si les élus présents ont dit souhaiter mettre un coup de projecteur sur une situation dramatique - et connue depuis des décennies - l’initiative relevant du registre de l’empathie a aussi suscité des critiques.

« Dénoncer cette situation c’est bien, y remédier c’est mieux »

« La responsabilité d’un élu de la République n’est pas d’aller dormir dans la rue pour faire "plus vrai", mais de trouver des solutions pour sortir ceux qui y sont », a réagi le groupe pro-Macron Parisiens Progressistes, Constructifs et Indépendants (PPCI) du Conseil de Paris. « Dénoncer cette situation c’est bien, y remédier c’est mieux », a conseillé ce jeudi la députée communiste Marie-Georges Buffet sur LCP.

Anne Lebreton, élue LREM du 4e arrondissement de la capitale, a quant à elle justifié le « buzz médiatique ». « Regardez ce que l’abbé Pierre a accompli grâce au buzz médiatique », a-t-elle jugé devant la presse mercredi soir.

Communication éprouvée

« L'abbé Pierre puis Coluche  ont réalisé ce type de coup médiatique, avec un certain succès à l’époque. Sauf qu’aujourd’hui, si l’intention est louable, cela ne fonctionne plus du tout », tranche Alexandre Eyries, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’université de Bourgogne-Franche Comté.

Un revers dû au « sleeper effect », soit l’insensibilité progressive des citoyens face à une situation qui perdure sans qu’aucune réponse satisfaisante n’ait été trouvée. « Si la question des sans-abri revient régulièrement vers Noël, les citoyens sont moins émus que lorsque la situation a été dénoncée pour la première fois. Refaire un coup médiatique qui a été réalisé il y a trente ans n’a aucun effet », souligne cet enseignant travaillant sur la communication politique.

L’inefficacité d’une communication éprouvée est relevée par le politologue et consultant Eddy Fougier, qui note la « maladresse » de l’élue francilienne qualifiant cette opération de « buzz médiatique ». « Le message est maladroit. Et celui qui formule le message est sujet à critique, car il est soupçonné de se faire une bonne publicité à peu de frais. Enfin, le choix du moment est critiquable. Pourquoi attendre la nuit la plus froide de l’hiver pour vouloir alerter sur une situation qui persiste ? », liste Eddy Fougier.

L’impuissance de l’action politique

Pour ce dernier, « la communication politique se brise sur l’impuissance de l’action. Le sujet des sans-abri, comme tant d’autres, est mis en lumière depuis des décennies mais sans qu’une réponse des actions des pouvoirs publics et des associations résolve cette situation complexe. Pour le personnel politique, réussir à communiquer sans verser dans la démagogie est extrêmement difficile », ajoute le politologue Eddy Fougier. Communiquer sur le registre de l’empathie semble par ailleurs dépassé.

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« Cette communication de l’émotion, comme pouvait le faire Nicolas Sarkozy, ne fonctionne plus auprès des citoyens qui repèrent vite les éléments de langage. Une autre communication, qui met en avant "le langage de vérité" est aujourd’hui en vogue. Quitte à aller au clash, comme avec Emmanuel Macron au Salon de l’agriculture », précise-t-il.

Cependant, renchérir dans le spectaculaire ou la confrontation n’apporte rien, précise Alexandre Eyries. L’enseignant-chercheur rappelle que « si l’on a vu des politiques faire des grèves de la faim ou s’enchaîner à des arbres, les médias relaient l’information mais en quelques jours, le sujet est balayé. C’est la logique de l’effacement ».