Propos enregistrés: Laurent Wauquiez a-t-il fait exprès de tout déballer?

COMMUNICATION Des propos virulents de Laurent Wauquiez lors d’un cours à l’EM Lyon ont été diffusés par « Quotidien » vendredi soir…

Olivier Philippe-Viela

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Laurent Wauquiez en compagnie de Valérie Pecresse dans le Val-d'Oise le 31 janvier 2018.
Laurent Wauquiez en compagnie de Valérie Pecresse dans le Val-d'Oise le 31 janvier 2018. — Jacques Witt / Sipa/SIPA
  • Des attaques en « off » de Laurent Wauquiez contre Emmanuel Macron, Angela Merkel, Gérald Darmanin et Nicolas Sarkozy font polémique.
  • Pour plusieurs spécialistes de la communication politique, la fuite de ces propos semble intentionnelle.
  • Laurent Wauquiez chercherait à modifier son image tout en rassemblant à droite.

Le « control freak » a-t-il perdu sa lucidité le temps d’une session de cours ? Laurent Wauquiez, connu pour sa communication maîtrisée, à base de parka rouge et de teinte poivre et sel anticipée pour jouer la maturité, est au cœur d’une polémique depuis la diffusion vendredi sur TMC de propos « off » lors d’un cours à l’École de management de Lyon. Il a menacé dans un communiqué ce samedi de « suites judiciaires » car l’enregistrement de ses propos serait « illégal ».

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Le président du parti Les Républicains s’en prend dans l’extrait sonore que s’est procuré Quotidien :

  • Au président Emmanuel Macron, accusé de le copier sur le style vestimentaire et d’avoir « contribué à mettre en place la cellule de démolition » contre François Fillon durant la dernière campagne présidentielle ;
  • À la chancelière allemande Angela Merkel et son compte Instagram sans « charisme » ;
  • À Gérald Darmanin, visé par une enquête pour abus de faiblesse, qui « va tomber » selon Laurent Wauquiez ;
  • À Nicolas Sarkozy, accusé d’espionner le gouvernement en Conseil des ministres sous sa présidence ;
  • Et à sa propre famille politique, qui ne l’a pas suivi dans son appel à la démission du ministre Darmanin.

En préambule, celui qui est aussi président de la région Auvergne-Rhône-Alpes a expliqué aux étudiants présents (sélectionnés sur lettre de motivation) que s’il a « la moindre interface qui sort par le moindre élève, là pour le coup ça se passera très mal, si on veut que ce lieu soit un espace de liberté, il faut que tout ce que je dise reste entre nous ».

« Laurent Wauquiez est tout sauf un amateur sur la communication »

20 Minutes, comme beaucoup d’autres médias mis au courant des cours qu’allait prodiguer Laurent Wauquiez à l’EM Lyon, était sur place vendredi, et les étudiants semblaient particulièrement mystérieux, certains expliquant qu’il leur « a été demandé en amont de ne rien dévoiler de ce qu’ils allaient entendre pendant le cours ».

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Pour deux spécialistes en communication politique joints par 20 Minutes, guère de doute : la fuite des propos de Laurent Wauquiez n’a rien d’accidentelle. Frédéric Vallois, enseignant en com' pol' à Sciences Po, voit une « mise en scène de la fuite », avec un Laurent Wauquiez qui aurait fait « monter la mayonnaise » en avertissant les étudiants en amont de l’impact qu’aurait une diffusion de ses propos. « Laurent Wauquiez est tout sauf un amateur sur la communication. Il pèse chacun de ses mots et donne l’impression de passer le concours de l’agrégation en permanence », souligne le politologue du Cevipof Bruno Cautrès.

« Ou Wauquiez est extrêmement naïf, ou nous sommes devant une opération buzz très bien faite »

« Un homme politique de son expérience ne pouvait pas ne pas savoir que ça pouvait sortir. Est-ce intentionnel ? En tout cas, ça a été fait en se disant qu’une fuite était possible », poursuit Frédéric Vallois, également ancien conseiller ministériel. Philippe Moreau Chevrolet, autre communicant, par ailleurs président de MCBG Conseil, abonde : « Deux hypothèses : ou Laurent Wauquiez est extrêmement naïf, ou nous sommes devant une opération buzz très bien faite, qui lui permet de dire ce qu’il ne peut pas dire sur un plateau télé tout en se gardant la possibilité de s’excuser ou de dire qu’il a mal été compris ».

D’excuses, il n’y en a pas eu dans son communiqué. Frédéric Vallois s’attendait à ce que Laurent Wauquiez ne fasse « pas de mea culpa sur le fond », l’ancien ministre de l’Enseignement supérieur se rétractant néanmoins sur ses accusations contre l’ancien président de la république. « Il y a toujours un gros attachement à la personne de Nicolas Sarkozy dans le cœur de l’électorat LR », rappelle Bruno Cautrès. Les autres personnes visées par les propos de Wauquiez n’ont pas eu droit à une rétractation.

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Car les multiples déclarations du nouveau boss des Républicains (depuis le 10 décembre) ressemblent à des « missiles téléguidés sur des cibles très précises, trop précises pour être naturelles », avance Philippe Moreau Chevrolet. Ici Emmanuel Macron, l’actuel président qui préempte le centre-droit ; là Gérald Darmanin, ancien LR passé au gouvernement d’Edouard Philippe, « traître absolu pour l’électorat LR, lui taper dessus, c’est caresser ses supporters dans le sens du poil », ajoute Bruno Cautrès.

Laurent Wauquiez et sa parka rouge à Bruxelles, le 14 décembre 2017.
Laurent Wauquiez et sa parka rouge à Bruxelles, le 14 décembre 2017. - Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA

Donald Trump comme source d’inspiration

Les deux communicants parlent de « méthode Trump ». Laurent Wauquiez avait lui-même dit sur France 2 en mars 2016, avant l’élection du président américain, que Donald Trump était une source d’inspiration, notamment pour sa « forme de parole très directe » : « Les gens globalement dans les démocraties ne veulent plus de filet d’eau tiède. Ils ne veulent plus d’une espèce de politique insipide qui dit à chacun ce qu’il a envie d’entendre. Ils veulent des choses qui ont un peu plus de caractère et de colonne vertébrale. »

Plusieurs médias ont dressé ces dernières semaines des parallèles entre la stratégie politique de Laurent Wauquiez et le style du leader américain : « On retrouve un côté Trump dans le parler très cash, brut de décoffrage de ces extraits, c’est en phase avec la construction de son positionnement », confirme Frédéric Vallois.

« C’est la première étape de la logique Trump, capter le débat par des propos disruptifs », ajoute Philippe Moreau Chevrolet, qui y voit une manière pour Laurent Wauquiez, avec ces paroles « off » nettement moins politiquement correctes que lors de ses passages télévisés, de « casser l’image du politicien lisse aux grands diplômes » et d’avoir de « l’authenticité », le président LR étant « accusé d’avoir fabriqué jusqu’à ses cheveux ». « Cet extrait rappelle qu’il s’agit d’un personnage très clivant, dissensuel, qui se positionne par rapport à l’adversaire et pas en fonction de l’intérêt général », façon Donald Trump donc, glisse le politologue Stéphane Rozès, enseignant à Sciences Po et à HEC, et à la tête de Conseil, analyse et perspectives.

Ressouder les militants LR

Ça, c’est pour l’aspect communication pure. Et politiquement, en quoi Wauquiez la joue comme Trump ? « Il dit des choses graves, complotistes, ça peut annoncer le début d’une campagne sale », dit Philippe Moreau Chevrolet. La stratégie a en tout cas pour objectif de rassembler à la droite de La République en marche, en parlant à l’électorat FN autant qu’au cœur des votants LR : « Il est dans une dynamique au sein de militants de son parti, et le coup du cabinet noir contre François Fillon est une manière de leur offrir l’histoire qu’ils veulent. Cette fuite n’est donc pas préjudiciable pour ce qui est sa priorité actuelle : s’affirmer comme le chef de LR », explique Bruno Cautrès.

Pour Philippe Moreau Chevrlet, cette polémique ne va pas améliorer l’image de Laurent Wauquiez dans l’opinion générale, mais lui permet de « se poser en champion de son camp ». « Son positionnement anti-élites à dessein lui permet en outre de gratter sur sa droite, tant que le Front national est faible, car c’est le seul espace politique qu’il peut prendre », complète Frédéric Vallois.

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Au passage, depuis la diffusion des extraits, l’entourage du président LR se refuse à toute réaction. En fait, il n’y a eu que le communiqué de Laurent Wauquiez lui-même pour revenir sur la polémique du côté du parti de droite. Personne à la télé ou à la radio ce matin pour éteindre le feu ? Paradoxalement, « ça tendrait à montrer que c’était préparé », sourit Philippe Moreau Chevrolet, pour qui Laurent Wauquiez ne semble pas vouloir éteindre l’incendie qu’il a déclenché.