Emmanuel Macron en Corse: Comment le président va tenter de déminer le dossier sur le statut de l'île de Beauté

BRAS DE FER Le président Emmanuel Macron se sait attendu en Corse où les autonomistes et indépendantistes souhaitent qu'il précise ses intentions sur le statut de l'île de Beauté...

Laure Cometti avec Mathilde Ceilles (à Marseille)

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Le candidat à la présidentielle Emmanuel Macron, le 7 avril 2017 à Vescovato en Corse.
Le candidat à la présidentielle Emmanuel Macron, le 7 avril 2017 à Vescovato en Corse. — Eric FEFERBERG / AFP
  • Les nationalistes corses attendent du président Emmanuel Macron qu'ils tiennent les promesses du candidat Macron.
  • En visite à Ajaccio et Bastia aujourd'hui et mercredi, le chef de l'Etat va devoir clarifier ses intentions sur le dossier corse.
  • Favorable à la décentralisation et à la différenciation territoriale, Emmanuel Macron semble toutefois réticent à donner pleine satisfaction aux nationalistes, en position de force.

« On attend beaucoup de la visite d’Emmanuel Macron ». Le député nationaliste corse Jean-Félix Acquaviva insiste bien sur l’adverbe. Le président de la République se rend ce mardi en Corse, pour la première fois depuis son élection. Pendant la campagne présidentielle, certains propos du candidat d’En marche avaient pu flatter les nationalistes corses, élus à la tête de l’exécutif en décembre. Des espoirs douchés par le gouvernement qui s’engage dans un bras de fer politique délicat mais inévitable.

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De l’espoir à la déception

Définir la position d’Emmanuel Macron sur le dossier corse n’est pas chose aisée. Contacté par 20 Minutes, l’Elysée renvoie au discours prononcé par le candidat à Furiani, le 7 avril 2017. Il s’était alors livré à un bel exercice d’« en-même-temps-isme » - « Parce que la République, elle est indivisible et en même temps plurielle, n’en déplaise à certains » - mais il avait aussi prononcé cette tirade que les nationalistes corses ne sont pas près d’oublier :

« (…) Président de la République, je réunirai tous les acteurs concernés pour bâtir un diagnostic sur la situation et les besoins de la Corse. Tous les problèmes seront abordés, il n’y aura pas de tabou. (…) Et s’il apparaît que le cadre actuel ne permet pas à la Corse de développer ses potentialités, alors nous pourrons envisager d’aller plus loin et de réviser la Constitution. »

Dix mois après ce discours aux accents girondins et décentralisateurs, les nationalistes corses qui ont remporté les élections territoriales en décembre dernier attendent désormais du concret de la part du chef de l’État, qui leur a envoyé des signaux contrastés depuis son élection. Ceux-ci réclament une plus grande autonomie, notamment la co-officialité de la langue corse et l'aministie des «prisonniers politiques».

« Il y a l’attitude de l’exécutif lors de la crise catalane, qui a pleinement soutenu Madrid », explique Jérôme Fourquet, directeur de l’Ifop et auteur de La nouvelle question corse*. Les nationalistes gardent aussi en travers de la gorge les tractations entre LREM et les deux listes de droite en vue de faire barrage à la coalition Pè a Corsica, « pilotées par l’exécutif », juge Jean-Félix Acquaviva.

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Manifestation « pour la démocratie et le respect du peuple corse »

La venue du tandem exécutif corse Jean-Guy Talamoni-Gilles Simeoni  à Paris en janvier n’a pas permis de réchauffer les discussions entre l’exécutif et les nationalistes qui ont lancé depuis la capitale un appel à manifester qui a rassemblé entre 6.000 (selon la préfecture) et 22.000 personnes (selon les organisateurs) samedi, à 72 heures de l’arrivée du président de la République. Sur l’île où le macronisme n’a pas pris, ils misaient sur une forte mobilisation pour peser sur la future révision constitutionnelle qui serait l’occasion de modifier le statut de la Corse. 

Dans ce contexte tendu, et après avoir envoyé Jacqueline Gourault, la « Madame Corse » du gouvernement - sans que les discussions n’avancent -, Emmanuel Macron a soigné son premier déplacement sur l’île de Beauté. Il a choisi d’y passer deux jours et une nuit, accompagné de trois membres du gouvernement : Gérard Collomb, Jacqueline Gourault et Marlène Schiappa, originaire de l’île. La date de sa venue s’est en partie imposée à lui puisqu’il s’agit du vingtième anniversaire de l’assassinat du préfet Erignac. Mais elle permet surtout au président de participer à une « séquence mémorielle » (dixit l’Elysée) doublement symbolique. Cette cérémonie d’hommage offre ainsi une tribune à « Macron le régalien, qui souhaite incarner l’ordre républicain et l’autorité de l’État », juge Jérôme Fourquet.

Une « séquence mémorielle » mais pas de « temps politique » ?

En outre, la commémoration du meurtre se fera sans une partie des nationalistes corses. Jean-Guy Talamoni n’y assistera pas. « Je ne serai pas présent, je crois que c’est plus respectueux de la mémoire du préfet Erignac et de la douleur de ses proches. Compte tenu de mon parcours, ma présence à cette cérémonie n’est pas souhaitable ni même souhaitée par les organisateurs, mais ma compassion est pleine et entière », explique à 20 Minutes le président de l’Assemblée corse qui a condamné en 1998 l’assassinat du préfet mais pas les auteurs et qui continue de réclamer  l'amnistie pour ceux qu'ils considèrent comme des «prisonniers politiques» et pour Yvan Colonna.

« On souhaite qu’on évite d’instrumentaliser le temps mémoriel », prévient le député Jean-Félix Acquaviva qui espère que le « temps politique » de cette visite permettra « d’ouvrir un dialogue sans tabou ». Ce « temps politique » aura-t-il vraiment lieu ? La présence de l’exécutif corse était encore « en cours de calage » le 1er février selon l’Elysée. « A ce stade, rien n’est fixé », nous assurait de son côté Jean-Guy Talamoni. Un entretien entre le chef de l'Etat et le tandem Talamoni-Simeoni a finalement été calé in extremis ce lundi, moins de 24 heures avant l'arrivée d'Emmanuel Macron. Il aura lieu mardi à 19 heures à Ajaccio.

Macron aura du mal à temporiser

Le reste du séjour d’Emmanuel Macron sera consacré à la visite de la citadelle de Bonifacio, dont le maire Jean-Charles Orsucci est la tête d’affiche de la macronie corse, et à un déplacement au centre de recherche agricole de San Giuliano, spécialisé dans les citrons et mandarines. Pour la présidence, il s’agit de mettre l’accent sur cette « filière d’innovation et le développement économique de la Corse ». Un programme qui met en valeur le tourisme et l’agriculture qui font vivre l’île.

Le chef de l’État ne pourra pas se contenter de flatter les atouts de la Corse. « Il était dans une forme d’ambiguïté jusqu’à présent mais il va devoir trancher, d’autant plus que le référendum calédonien approche : il va devoir mettre des curseurs », estime le politologue. « Pour le moment, Paris veut cantonner le dossier corse à une dimension technique et administrative et poser comme préalable le bon fonctionnement de la collectivité territoriale unique, mais ça ne suffira pas aux nationalistes corses qui ont joué la carte démocratique. Leur frange la plus radicale s’impatiente », estime Jérôme Fourquet.

Les premiers pas de l’exécutif sur le dossier corse ont laissé aux nationalistes l’impression qu’il « navigue à vue » et qu’il n’a pas « pris en compte le vote d’émancipation de décembre, qui reflète l’espoir de toute une jeunesse », déplore Jean-Félix Acquaviva. Emmanuel Macron, qui tient régulièrement à s’adresser aux jeunes, devra déployer bien des efforts pour ne pas les décevoir et pour rétablir le dialogue entre Paris et la Corse.

 

* éditions de l'Aube, 2017.