Sexisme ordinaire à l'Assemblée: «Les femmes politiques sont souvent invisibilisées»

INTERVIEW «20 Minutes» a interviewé Mathilde Larrère maîtresse de conférences en histoire politique du XIXe siècle à l’université Paris-est Marne-la-Vallée, qui a publié avec la journaliste Aude Lorriaux «Des intrus en politique»...

Propos recueillis par Laure Cometti

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La députée Yael Braun-Pivet (LREM) à l'Assemblée.
La députée Yael Braun-Pivet (LREM) à l'Assemblée. — JACQUES DEMARTHON / AFP
  • La présidente de la Commission des Lois de l’Assemblée a dénoncé mercredi les remarques « misogynes » d’un député.
  • Robin Reda a qualifié les propos de Yaël Braun-Pivet de « rappel au règlement quasi-maternel » avant de lui dire : « vous pourriez être ma mère ».
  • Cécile Duflot, Marlène Schiappa ou encore Aurore Bergé ont réagi.

Les discussions dans les commissions de l’Assemblée suscitent rarement des articles et des réactions à la pelle de personnalités politiques, surtout lorsqu’elles ont lieu à des heures très tardives. Mais l’échange entre la présidente de la Commission des Lois Yaël Braun-Pivet (LREM) et le député Robin Reda (LR) mercredi soir est largement relayé et commenté ce jeudi. Après avoir critiqué un « rappel au règlement quasi-maternel » de la députée, l’élu a été taxé de misogyne par la députée et a répliqué : « non, je dis ça parce que vous pourriez être ma mère ».

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Alors que de nombreuses femmes politiques ont très vite condamné ces propos, 20 Minutes a interrogé l’historienne Mathilde Larrère, qui a interrogé avec la journaliste Aude Lorriaux une trentaine de femmes et d’hommes politiques pour leur livre Des intrus en politique. Femmes et minorités : dominations et résistances*, publié ce jeudi.

Il n’y a jamais eu autant de femmes à l’Assemblée, les partis politiques n’ont jamais autant parlé de parité dans une campagne présidentielle, mais elles restent des « intruses » en politique selon votre ouvrage.

De l’avis de toutes les femmes politiques que nous avons interrogées, il y a une amélioration, notamment quantitative, mais des blocages persistent. Cet échange [entre Yaël Braun-Pivet et Robin Reda] est emblématique : ce député a recours à une attaque sexiste identitaire dans une situation d’affrontement politique. De telles attaques sont bien plus rares dans l'hémicycle désormais, mais persistent dans les affrontements, au cours des campagnes, au sein des partis et dans les réunions informelles.

Avant le sexisme était larvé, évident. Il tend à diminuer, est beaucoup moins toléré et donc plus relevé. Des études réalisées dans les pays scandinaves montrent que la parité fait nettement baisser les attaques sexistes. Comme il n’y a plus de possibilité de jouer sur le quantitatif, certains hommes activent des stratégies de type qualitatives.

Il y a une amélioration dans la perception du sexisme : ce qui relève de la misogynie est plus identifié et est majoritairement perçu comme négatif. Comme à chaque fois qu’il y a eu une avancée féministe dans notre Histoire, l’antiféminisme est réactivé, c’est assez classique.

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Comment se manifeste ce sexisme en politique ?

Dans le contexte actuel, les attaques sexistes sont pour la plupart très médiatisées. C’est l’invisibilisation qui fait le plus souffrir les femmes politiques que nous avons interrogées. Elles racontent que certains collègues masculins font comme si elles n’étaient pas là, ne les invitent pas à des réunions… Ils se gardent les places les plus favorables, les meilleurs postes, les fonctions régaliennes. Il y a une absence de parité qualitative, et aussi une assignation à tâches supposées plus féminines. C’est cette conseillère municipale à qui on dit « tu peux prendre la petite enfance ».

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Comment les femmes politiques répliquent-elles à ces attaques sexistes ?

De plus en plus, leur stratégie est de ne rien laisser passer : elles identifient les attaques sexistes, les nomment, et les signalent. Beaucoup utilisent l’humour, comme Clémentine Autain qui nous a dit que cela marchait assez bien. Certaines adoptent des stratégies différentialistes, c’est-à-dire se présenter comme femme pour obtenir quelque chose, comme Ségolène Royal. Cela peut être à double tranchant puisque cela les réenferme dans une place de femme.

 

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Les femmes sont loin d’être les seuls « intrus » en politique et votre livre s’intéresse aux autres sous-représentés.

Nous avons interrogé des personnes racialisées et homosexuelles et constaté plusieurs choses. Par exemple Laurence Rossignol raconte que dans la constitution des listes électorales, certains hommes ont comme stratégie de placer des femmes racialisées qui « cochent les deux cases ». Mais finalement, ce qui m’a le plus frappée c’est que les classes populaires sont de moins en moins nombreuses en politique. D’ailleurs nous n’avons pas trouvé d’élu de classe populaire pour notre livre. Il y en a qui sont issus de cette catégorie sociale mais qui ont des trajectoires de sortie de classe, car il y a trop de barrières à l’entrée dans le monde politique. La façon dont on traite les femmes, les personnes racialisées, ça choque, mais on se pose moins de questions sur la sous-représentation des classes populaires.

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* paru le 25 janvier 2018 aux éditions du détour.