Pourquoi le «shadow cabinet» marche au Royaume-Uni mais fait toujours un bide en France

POLITIQUE Le Front national a constitué une sorte de «shadow cabinet» samedi...

Thibaut Le Gal

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ML — Alain ROBERT/SIPA
  • Samedi, le Front national a constitué une sorte de «shadow cabinet» (gouvernement fantôme).
  • L'idée a été évoquée à droite en janvier.
  • Cette pratique a donné des résultats peu convaincants en France.

Marine Le Pen entend montrer qu’elle se prépare au pouvoir. Samedi, la patronne du Front national a réuni son premier bureau national. Le parti a ainsi constitué une sorte de « shadow cabinet » pour répondre, thématique par thématique, à Emmanuel Macron, révèle le Figaro. Mais les frontistes refusent d’assumer le terme anglo-saxon, peu populaire en France. A droite, Laurent Wauquier se préparait également à révéler les noms des membres de son gouvernement fantôme.

« Chaque membre de ce "shadow cabinet" aura la responsabilité de concevoir de nouvelles propositions concrètes. A chaque domaine d’action publique, un responsable politique », disait Geoffroy Didier au JDD fin janvier. Mais la mesure, critiquée en interne, a pris du plomb dans l’aile. « L’idée n’a pas été abandonnée, mais elle se fera sous une autre forme, à une date ultérieure », évacue le vice-président LR Damien Abad.

Si les politiques prennent autant de pincettes autour de cette pratique, c’est qu’elle n’a donné que des résultats peu convaincants en France.

« Hollande et Ayrault ont une fois de plus tenté un compromis qui a contribué à planter le projet »

« Entre 2002 et 2007, nous avions connu cinq ans d’opposition assez rude sans forcément donner des contre-propositions aux Français », se souvient l’ancien député PS Gaëtan Gorce. « Alors, après l’élection de Sarkozy, on avait réfléchi à construire une opposition plus structurée pour mieux faire entendre les savoir-faire des uns et des autres sur les dossiers dont ils avaient la charge », poursuit-il.

Fin juin 2007, Jean-Marc Ayrault, patron des députés socialistes, dévoile donc les noms de son cabinet fantôme : Arnaud Montebourg, Manuel Valls et compagnie doivent surveiller l’action des ministres de leur domaine de prédilection. Mais quelques jours plus tard, le projet est enterré. Déjà, les querelles internes. « Hollande et Ayrault ont une fois de plus tenté un compromis qui a contribué à planter le projet… Le contre-gouvernement demandait une hiérarchie qu’ils n’ont pas assumée », s’agace le fugace ministre « shadow » du Travail.

« La tradition française n’est pas la tradition britannique… »

En 2010, François Bayrou dégaine aussi l’idée d’un contre-gouvernement pour répondre « aux accusations de solitude » du centriste. Yann Wehrling, secrétaire général du MoDem, fait partie des 22 élus. « L’idée de François Bayrou était de mettre en place de manière expérimentale des interlocuteurs attitrés par thématique, l’équivalent de ministres, pour les médias. Et de pouvoir expliquer, ministère par ministère, ce que nous proposerions si nous étions au pouvoir. »

« Mais la greffe n’a jamais pris, poursuit-il. Les journalistes continuaient d’appeler le président du MoDem et pas les shadow ministres. On a été plusieurs à l’avoir tenté, mais la tradition française n’est pas la tradition britannique… »

« Le principe du shadow cabinet est ancré dans le bipartisme au Royaume-Uni »

Au Royaume-Uni, la pratique fait partie intégrante de la vie politique. « Le principe du shadow cabinet est ancré dans le bipartisme au Royaume-Uni. L’opposition a un statut officiel dans le sens où elle est ancrée dans le système partisan, rappelle Agnès Alexandre-Collier, professeur à l’université de Bourgogne et spécialiste de la vie politique britannique. Chaque membre du shadow cabinet a une thématique ministérielle. Le rôle est double : donner un statut officiel à l’opposition et se préparer aux prochaines élections, montrer qu’on est prêt à prendre le pouvoir. C’est ce que veut probablement laisser entendre Marine Le Pen ou Laurent Wauquiez ».

« Le contre-gouvernement ne peut pas fonctionner en France car l’opposition a toujours été plurielle. Il faut aussi se mettre d’accord sur le leader du shadow cabinet, c’est-à-dire le futur candidat à la présidentielle », dit Gaëtan Gorce. Yann Wehrling remarque que certains membres du shadow cabinet de Bayrou sont présents aujourd’hui dans celui d’Edouard Philippe. Lui, non, mais il s’en amuse : « On peut dire que j’ai été ministre de l’Ecologie au moins une fois dans ma vie. »