Porte-à-porte, actions insolites, auto-organisation... En suivant «la méthode Alinsky», les Insoumis espèrent «aller chercher la colère des gens»

QUARTIERS Cette méthode d'auto-organisation théorisée aux Etats-Unis, utilisée depuis quelques semaines par la France insoumise, sera l’un des sujets phares de sa convention organisée ce week-end à Clermont-Ferrand...

Thibaut Le Gal

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Jean-Luc Mélenchon le 27/08/2017.AFP PHOTO/BERTRAND LANGLOIS
Jean-Luc Mélenchon le 27/08/2017.AFP PHOTO/BERTRAND LANGLOIS — AFP
  • Les militants de la France Insoumises pratiquent depuis plusieurs semaines l’auto-organisation, ou la « méthode Alinsky ».
  • Peu connue en France, cette méthode, qui permet de mobiliser les gens en marge de la politique, est très populaire dans les pays anglo-saxons.
  • Selon une spécialiste, LFI doit prendre garde à ne pas tomber dans l'instrumentalisation électorale.

Au premier coup d’œil, ça ressemble à un banal porte-à-porte politique. Une poignée de militants de la France insoumise, tracts en main, se répartissent ce jeudi soir les étages d’un immeuble du quartier Evangile à Paris, porte de la Chapelle. Mais dès le premier contact, le discours est un peu différent.

« Bonsoir, nous sommes des habitants du quartier. On nous a dit qu’il y avait beaucoup de problèmes ici. On aimerait bien que les habitants s’organisent. Qu’est-ce qui vous met le plus en colère ? », demande William Martinet, un des coordinateurs du pôle « auto-organisation » de LFI.

Tract de LFI Paris 18e
Tract de LFI Paris 18e - TLG/20min

A chaque étage, les réponses fusent, similaires : « Depuis les travaux dans l’immeuble, on a un problème de fenêtres. Elles ont été mal installées et laissent passer l’air », lâche une dame, dépitée. L’insécurité ou la saleté de l’immeuble et des rues reviennent aussi dans les réponses. « Alors qu’est ce qu’on fait ? Est-ce que le président de Paris Habitat [le bailleur social] a des mauvaises fenêtres lui ? Comment on va les embêter ? Si tous les habitants sont concernés, on pourrait se battre ensemble non ? », réplique William Martinet.

Méthode Alinsky ou comment « aller chercher la colère des gens »

Les Insoumis pratiquent ici l’auto-organisation, ou la « méthode Alinsky », du nom du sociologue américain ayant théorisé la pratique. La méthode, utilisée depuis quelques semaines par la France insoumise, sera l’un des sujets phares de la Convention du mouvement, ce week-end à Clermont-Ferrand. De quoi s’agit-il ?

« D’aller chercher les colères quotidiennes des gens, de les tisser entre elles, et de les aider à s’organiser autour d’une revendication gagnable, en ce disant que dans l’action revendicative conflictuelle, on développe le pouvoir d’agir », répond Leïla Chaibi, coordinatrice du pôle auto-organisation LFI. « L’important, ce n’est pas la revendication, même si c’est utile, mais le pouvoir que ça crée chez les gens. Il est aussi important de prendre plaisir à l’action, qu’elle soit ludique, pour donner envie de recommencer. Cela peut être de déverser une cargaison de rats chez un bailleur ou des ordures devant la mairie ».

La France insoumise énumère dans une note , les quatre étapes :

  • « Frapper aux portes »
  • « Tisser les colères »
  • « Cibler les puissants »
  • « Agir nous-mêmes »

Une pratique populaire dans les pays anglo-saxons

Peu connue en France, cette méthode pour aller chercher les gens en marge de la politique est très populaire dans les pays anglo-saxons. « Saul Alinsky est le sociologue qui a théorisé, mis en pratique, et systématisé cette méthode. Il est parti dans les quartiers populaires, à Chicago notamment, en mixant ce que faisaient les centres sociaux et les syndicats. C’est-à-dire en utilisant les méthodes syndicales mais sur tous les petits sujets de la vie quotidienne et locale », explique Hélène Balazard, chercheur en Sciences politiques au laboratoire EVS à Lyon, spécialiste du sujet et auteur d’Agir en démocratie.

Aux Etats-Unis, de nombreux démocrates s’en sont inspirés. Barack Obama a lui-même été community organizer à sa sortie de l’université et Hillary Clinton a réalisé une thèse sur Saul Alinsky. En France, seules de rares tentatives ont émergé comme à Grenoble à travers l'Alliance citoyenne en 2010, ou à Aubervilliers.

 

Citation du sociologue américain Saul Alinsky
Citation du sociologue américain Saul Alinsky - Brett Tatman/Flickr

« Naturellement, le community organizing fonctionne mieux dans la philosophie politique anglo-saxonne. Au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, il n’y a pas d’intérêt général au-dessus de tout, mais des confrontations permanentes entre les individus, souvent organisés en lobby, qui produisent un bien commun. On voit bien comment le lobby citoyen, qui représente des intérêts privés de personnes, s’insère bien là-dedans », développe Hélène Balazard. « En France, la philosophie issue des Lumières est contraire à ça. Les corps intermédiaires étaient mal vus car perçus comme parasitant l’intérêt général ».

« Jean-Luc Mélenchon m’a dit "vas-y fonce !" »

La France insoumise est la première force politique a tenté d’utiliser la « méthode Alinsky » en France. Leïla Chaibi se souvient : « Au mois de juin, on se demandait combien d’organisateurs il nous faudrait pour faire la révolution. On avait ciblé 50.000 pour quadriller le territoire. Je me suis dit, "on a une armée de réserve dans les 500.000 signataires de la France insoumise. C’est l’opportunité pour développer le community organizing" ». La militante, qui avait expérimenté la méthode à Aubervilliers, la propose aux Insoumis.

« Jean-Luc Mélenchon m’a répondu le premier: "vas-y fonce, ça colle parfaitement avec l’esprit de ce qu’on veut faire !" Sa seule condition, transformer le terme en français car Jean-Luc Mélenchon n’aime pas l’anglais… », s’amuse Leïla Chaibi

Le mouvement prévoit donc des formations d'« auto-organisation » pour ses militants. Il faut parfois corriger de vieux réflexes. « Si pendant le porte-à-porte, on parle de la loi Travail de Macron, on passe complètement à côté, précise William Martinet entre deux portes. Il faut parler de problèmes locaux, concrets, et matérialiser le pouvoir à combattre. Ici, quelqu’un  de Paris Habitat a pris la décision de faire des travaux ».

Du cynisme politique ?

Quel avantage la France insoumise peut-elle en tirer ? « L’important est de se demander comment on s’implante sur un territoire. On ne cache pas notre étiquette France insoumise et on verra à quel point les gens seront intéressés par la suite par notre mouvement pour mobiliser lors d’une élection ou contre un projet de loi », répond William Martinet.

Lors des porte-à-porte, les insoumis récupèrent noms et numéros, qui pourraient s’avérer utiles. N’y a-t-il pas une forme de cynisme politique ? « Il n’y a pas d’obligation derrière. Là ou ça va dans notre sens, c’est qu’on se bat contre la résignation des gens. Une fois qu’ils auront pris goût à l’action collective, ce sera une barrière en moins pour venir vers nous », assume Leïla Cheibi.

Hélène Balazard prévient : « Qu’un parti essaye d’aller voir des gens qui ne s’intéressent plus à la politique, dans l’absolu, je trouve ça bien. A condition de résoudre réellement les problèmes des gens et d’avoir, même si ce parti prend le pouvoir, en permanence des organisations citoyennes en contre-pouvoir. Mais si le but est d’amener ces gens à soutenir le parti, dans une sorte d’instrumentalisation électorale, ce n’est plus de l’organizing ».

La « méthode Alinsky » n’intéresse pas que la France insoumise. Selon L’Obs, la République en marche a récemment engagé un professeur américain pour expliquer les vertus du community organizing à des marcheurs, bientôt déployés dans plusieurs départements.