Saad Hariri, Emmanuel Macron et Brigitte Macron sur le perron de l'Elysée le 18 novembre 2017, à Paris.
Saad Hariri, Emmanuel Macron et Brigitte Macron sur le perron de l'Elysée le 18 novembre 2017, à Paris. — Jacques Witt/SIPA

DIPLOMATIE

Crise au Moyen-Orient: Pourquoi Emmanuel Macron s’est saisi du cas Saad Hariri

Le président français a profité de la situation du Premier ministre libanais pour donner quelques coups de main…

« Ahlan wa sahlan ! Bienvenue à Paris Saad Hariri ». L’arrivée du Premier ministre démissionnaire du Liban à l’Elysée a été tweetée comme il se doit samedi par Emmanuel Macron. Le président français a offert l’hospitalité pour quelques jours à l’homme d’affaires libano-saoudien, qui devrait retourner au Liban mercredi, 18 jours après sa spectaculaire démission en direct de Riyad, en Arabie saoudite.

Le géopolitologue Frédéric Encel a décrit auprès de 20 Minutes cette manœuvre présidentielle comme « un nouveau succès diplomatique ». Emmanuel Macron a effectivement profité des tensions au Moyen-Orient, symbolisées par le cas Saad Hariri, pour faire entendre la diplomatie française. « Par la porte libanaise, il rappelle la France au bon souvenir des décideurs régionaux et internationaux », confirme depuis Beyrouth le professeur de relations internationales Pascal Monin, de l’université Saint-Joseph.

La diplomatie américaine très discrète

Le chef de l’Etat français a d’abord pris l’espace laissé vacant par les Etats-Unis, alliés de l’Arabie saoudite, où Saad Hariri aurait été retenu contre son gré et poussé à la démission, selon le président libanais Michel Aoun et le Hezbollah, son partenaire pro-iranien.

>> A lire aussi : Saad Hariri, Premier ministre démissionnaire du Liban, est-il prisonnier de l’Arabie saoudite?

Outre-Atlantique, le chercheur Joseph Bahout, du think tank Carnegie Endowment, rapporte à 20 Minutes qu’on « se demande à Washington s’il y a un pilote dans l’avion ». Notons que les Américains n’ont pour l’instant plus d’ambassadeurs en Arabie saoudite, au Qatar, en Egypte et en Jordanie.

Sortie de crise temporaire pour les Saoudiens

Le politologue libanais Ziad Majed, professeur à l’université américaine de Paris, considère que « la France a raison, vu la politique étrangère américaine loin d’être claire, de jouer la médiation entre Saoudiens et Iraniens, pour s’imposer en acteur important, mais aussi pour les intérêts économiques, en Iran (grand marché potentiel si les sanctions sont levées) comme en Arabie saoudite. »

Le couple Macron recevant le 18 novembre 2017 à l'Elysée le Premier ministre libanais Saad Hariri, son épouse et son fils.
Le couple Macron recevant le 18 novembre 2017 à l'Elysée le Premier ministre libanais Saad Hariri, son épouse et son fils. - Gonzalo Fuentes/AP/SIPA

Joseph Bahout voit « un silence significatif » dans l’absence de mouvement des Etats-Unis. « Macron, lui, a bien compris que tout le monde avait quelque chose à gagner dans cette affaire », dit-il. Les Saoudiens en premier, qui se sont mis presque tout seuls dans cette crise en forçant la main du chef du gouvernement libanais, et en menaçant directement le pays du Cèdre. « Ils avaient besoin de se débarrasser du sparadrap Hariri », résume le spécialiste du Moyen-Orient depuis la capitale américaine.

>> A lire aussi : Crise au Liban: Macron s'est entretenu avec Trump, Sissi, Salmane et Guterres

Pascal Monin détaille le coup de main : « La France a d’excellentes relations commerciales avec l’Arabie saoudite. Mais ces derniers temps, l’impulsivité du prince héritier Ben Salmane ne montrait pas de signes de réussite diplomatique ou militaire, que ce soit au Yémen, par rapport à la crise avec le Qatar, en Syrie, et au Liban donc. C’est une manière de lui offrir une sortie de crise. »

« Il a rendu un grand service à Michel Aoun et au Hezbollah »

Ce dimanche, la Ligue arabe se réunit au Caire, en session extraordinaire à la demande du pouvoir saoudien, qui compte dénoncer une « agression iranienne » à travers la situation libanaise. Pascal Monin estime que l’Arabie saoudite « escomptait une rapide division interne dans la classe politique libanaise après la démission d’Hariri. Ce n’est pas arrivé. Il y a eu un forcing extraordinaire du président Aoun », aidé par Emmanuel Macron.

Les deux présidents ont multiplié les échanges par téléphone pour négocier l’exfiltration d’Hariri avec Riyad, le Français suggérant même dans un premier temps un recours au Conseil de sécurité de l’ONU. « Il a rendu un grand service à Aoun et au Hezbollah », observe Joseph Bahout.

Il y a un an, Michel Aoun, chrétien maronite allié du Hezbollah chiite, devenait président du Liban, après avoir conclu un accord avec son rival sunnite Saad Hariri pour un ticket commun à la tête de l’Etat libanais. « L’élection de Aoun et l’arrivée combinée d’Hariri en Premier ministre résultaient d’une médiation entre la France et l’Iran ; la diplomatie française se sent responsable du bon fonctionnement de ce couple », précise Ziad Majed.

Des gages offerts à l’Iran, au Liban et à l’Arabie saoudite donc, alors que la température grimpe entre pouvoirs chiites et sunnites : « Le retournement de table saoudien rentre dans un cadre plus grand que le Liban, celui de la guerre froide entre l’Arabie saoudite et l’Iran », rappelle Pascal Monin.

Les impayés français d’Hariri abordés

Reste le cas personnel de Saad Hariri. Le chef du gouvernement libanais devrait confirmer sa démission à son retour à Beyrouth mercredi. C’est la tendance dans la classe politique au pays du Cèdre. Joseph Bahout pense que « son avenir est enterré, au moins pour les prochains mois ». Perçu comme une marionnette de l’Arabie saoudite par ses détracteurs, Hariri est également dans une situation financière compliquée vis-à-vis de la monarchie, mais aussi de la France.

>> A lire aussi : Saad Hariri, Premier ministre libanais dans l’ombre du père

À travers l’entreprise familiale Saudi Oger, installée à Riyad et en très mauvaise santé économique, Saad Hariri doit près de 14 millions d’euros à 240 expatriés français. Emmanuel Macron va recevoir les avocats des salariés non payés à l’Elysée jeudi, moins d’une semaine après le passage du dirigeant du géant saoudien du BTP. L’entourage du président explique que l’Arabie saoudite, qui a déjà réglé neuf mois de salaires impayés (en août 2016, le prince héritier a versé 17 millions d’euros), s’est « engagé à payer le reste ». C’est l’affaire dans l’affaire, que le chef de l’Etat français a pu aborder en marge des grandes manœuvres diplomatiques.