«Charlie Hebdo»: Comment Manuel Valls est devenu le héraut («autoproclamé»?) de la laïcité

POLITIQUE Depuis son passage à la mairie d'Evry, Manuel Valls a fait de la défense de la laïcité une de ses priorités politiques...

Thibaut Le Gal

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Manuel Valls
Manuel Valls — Crédit PHILIPPE WOJAZER / POOL / AFP
  • Depuis le début de la semaine, Manuel Valls multiplie les déclarations chocs en faveur de la défense de la laïcité.
  • L’ex-Premier ministre de 55 ans a prévenu, depuis des années : il s’agit là du « combat de [sa] vie ».
  • Ces enjeux autour de la laïcité font partie du logiciel républicain initial du Catalan, forgé au début de sa carrière politique en banlieue
  • Ses opposants dénoncent aujourd'hui un opportunisme électoral, tandis que certains musulmans se disent heurtés par ses propos.

Il la décline sur les plateaux et dans la presse comme le slogan d’une campagne qui ne finirait jamais. Manuel Valls a de nouveau enfourché l’un de ses thèmes politiques privilégiés, la défense de la laïcité. « La laïcité est en danger face à la montée des communautarismes. Elle est mise en cause et il faut la défendre », a-t-il tonné le 13 novembre dans Quotidien. L’ancien Premier ministre s’est aussi engouffré dans la polémique entre Mediapart et Charlie Hebdo, accusant Edwy Plenel « et ses sbires » de « complicité intellectuelle » avec le terrorisme.

Les mots sont forts, mais l’homme de 55 ans a prévenu, depuis des années : il s’agit là du « combat de [sa] vie ».

A Evry, des combats politiques et médiatiques

Ses proches s’accordent : ces enjeux autour de la laïcité font partie du logiciel politique initial du Catalan. « Manuel Valls a toujours été un élu de banlieue. D’abord à Argenteuil dans les années 1990, puis à Evry. Dans ces villes, ces questions que l’on retrouve aujourd’hui de manière passionnelle, comme la coexistence de différentes communautés religieuses, se posaient déjà », rappelle un fidèle de longue date.

« Auprès de Michel Rocard, lors de l’affaire du voile de Creil, ou lorsqu’il était conseiller de Jospin à Matignon, il participait déjà au débat politique qui traversait la gauche sur ces questions. Mais c’est en tant que maire d’Evry qu’il a constaté les ravages de la ségrégation sociale et vu que les valeurs républicaines n’étaient pas si évidentes que ça sur certains territoires », poursuit Francis Chouat, son ami et ancien-adjoint, qui l’a remplacé à la mairie en 2012.

Parachuté en 2001 dans cette ville de l’Essonne de plus de 50.000 habitants, Manuel Valls forge sa ligne politique pendant onze ans, entre sécurité, rénovation urbaine et défense de la laïcité. Déjà, le jeune maire socialiste s’engage dans des combats emblématiques. Et médiatiques. En 2002, il s’oppose à l’installation d’un Franprix halal aux Pyramides, un quartier réputé difficile.

« Si on avait laissé passer ça, on aurait poussé ceux qui souhaitaient manger du jambon ou boire de l’alcool à aller vivre ailleurs. On ne pouvait laisser un quartier s’organiser sur une base confessionnelle, alors on s’y est opposés, avec l’appui d’une grande partie de la population », se souvient Francis Chouat.

Le supermarché fermera finalement ses portes. Les gérants dénonceront de nombreux contrôles administratifs et des pressions du maire de l’époque. Qu’importent les méthodes, l’événement très médiatisé permet à Manuel Valls de s’ériger en défenseur de la laïcité.

« Le Franprix halal est un moment fort, un élément constitutif de son logiciel républicain. Il comprend avec son passage à Evry que la laïcité n’est pas qu’un concept théorique, mais qu’il a un impact dans le quotidien des gens », avance Harold Hauzy, son ancien directeur de communication. « Il ne faut pas sous-estimer le côté électoraliste de ces actions et ces prises de parole. Manuel Valls jouait une partie des populations contre d’autres pour récupérer des voix. De cette manière, il ne luttait pas vraiment contre le délitement du lien social », nuance un opposant politique local.

Manuel Valls au marché d'Evry en 2010.
Manuel Valls au marché d'Evry en 2010. - BERTRAND LANGLOIS / AFP

« Valls est dans cette position autoproclamée de gardien de la laïcité, comme s’il en avait le monopole »

« Il a été l’un des premiers à saisir ce qu’il était en train de se tramer, à voir les coups de boutoir donnés par les ennemis de la République, les fondamentalistes religieux. Ses passages à l’Intérieur et à Matignon ne feront que conforter son logiciel de pensée », lâche un proche de Manuel Valls.

Le député-maire d’Evry est ainsi l’un des rares parlementaires socialistes à voter pour l’interdiction de la burqa en 2010. En 2013, il se positionne en faveur du licenciement d’une salariée voilée dans l’affaire de la crèche Baby Loup. Au Parti socialiste, ses prises de position et ses méthodes agacent. Le voilà affublé d’un surnom, le « Nicolas Sarkozy de gauche ».

Manuel Valls avec le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy à Evry en 2003.
Manuel Valls avec le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy à Evry en 2003. - JEAN AYISSI / AFP

En 2016, le Premier ministre fustige Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité, qu’il juge trop conciliant avec les risques de dérives communautaires.

« Comme maire d’Evry, il a fait des choses intéressantes, il n’y a pas de doute. Mais Manuel Valls est maintenant dans cette position autoproclamée de gardien de la laïcité, comme s’il en avait le monopole », lance Jean-Louis Bianco.

« Pour éviter la montée des tensions, faisons respecter le droit plutôt que de mener des croisades permanentes contre des ennemis qu’on s’invente un peu partout », poursuit l’ancien ministre socialiste. « Je préfère l’action concrète, l’application de la loi, aux grandes incantations, aux postures qui permettent d’exister dans les médias ».

« Ses prises de parole ont agacé certains musulmans »

La campagne difficile* menée l’été dernier aux législatives a montré que l’homme avait perdu des voix dans son fief. « Avec nous, à la mosquée, il n’y a jamais eu de problèmes quand il était maire et député, il a favorisé le contact entre les religions. On avait de bonnes relations. Mais il a un peu changé, et ses prises de parole ont agacé certains musulmans », dit-on à l’Association Culturelle des Musulmans d’Ile-de-France, supervisée par la mosquée d’Evry Courcouronnes. « Beaucoup de gens n’ont pas compris pourquoi il avait basculé et fait de l’islam son cheval de bataille. Je pense que c’est par opportunité. Qu’il tire un filon pour revenir sur le devant de la scène », attaque un opposant de campagne.

« Il y a eu un vote anti-Valls lors des législatives, qui s’expliquepar le succès de la candidate Amrani [France insoumise], la politique menée par son gouvernement, et aussi une réaction face aux propos de Manuel Valls, qui ont pu heurter la communauté musulmane », abonde un élu local. « Il y a un malaise dont Valls n’est pas à l’origine. La France insoumise a fait campagne en dressant une communauté contre Manuel Valls et la République, en alimentant la confusion politique sur la base de ce que dénonce Charlie Hebdo aujourd’hui », répond Francis Chouat.

Éreinté par cette victoire in extremis, rejeté par les socialistes, et isolé au sein des Marcheurs, Manuel Valls a reçu une ovation de l’Assemblée nationale la semaine passée lorsqu’Edouard Philippe a loué son combat contre l’antisémitisme. Harold Hauzy évoque un moment fort pour l’ancien socialiste : « J’ai vu les images, je le connais mon Valls, il était très ému ».

*Farida Amrani, candidate de la France insoumise a déposé un recours au Conseil constitutionnel sur les résultats de l’élection