A quoi servent les délégués interministériels, de plus en plus nombreux sous Macron?

FICHE DE POSTE Quasi inconnus du grand public, les délégués interministériels sont de plus en plus nombreux depuis l'élection d'Emmanuel Macron...

Laure Cometti

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Voici quatre délégués interministériels nommés par le gouvernement ces quatre derniers mois.
Voici quatre délégués interministériels nommés par le gouvernement ces quatre derniers mois. — Montage 20 Minutes (MEIGNEUX/SIPA // ludovic MARIN / AFP // JACQUES DEMARTHON/AFP // BERTRAND GUAY/AFP)
  • En quatre mois, quatre délégués interministériels ont été nommés par le gouvernement.
  • Ces délégués, rattachés à plusieurs ministères, ont des missions très différentes et dépendent des moyens alloués par les ministres.
  • Ils permettent au gouvernement d'afficher son volontarisme sur certains sujets, sans surcoût budgétaire.

Et de quatre ! Le gouvernement a nommé ce mercredi un délégué interministériel à la transformation publique, Thomas Cazenave. En à peine quatre mois, Emmanuel Macron et Edouard Philippe ont nommé une déléguée interministérielle à l’aide aux victimes en août, un délégué interministériel aux Jeux olympiques et un autre pour la reconstruction des îles de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin en septembre. Ils ont créé deux autres délégations interministérielles : l’une à la prévention et à la lutte contre la pauvreté des enfants et des jeunes, mise sur pied le 23 octobre dernier et confiée le 15 novembre à Olivier Noblecourt, et l’autre aux  restructurations d'entreprises. Deux délégués seront donc désignés sous peu.

La nomination de Thomas Cazenave (qui travaillait jusqu’à présent dans un cabinet ministériel à Bercy) gonfle un peu plus les rangs d’un gouvernement que le candidat Emmanuel Macron avait promis d’être « très ramassé, avec 15 membres maximum », mais qui en compte actuellement 29 (dont 19 ministres et 10 secrétaires d’Etat). Si les délégués interministériels ne figurent pas officiellement dans l’organigramme gouvernemental, ils sont rattachés à Matignon. Mais à quoi servent-ils précisément et avec quels moyens travaillent-ils ?

Des missions variées… et des placards

Les missions sont aussi variées que le nombre de délégations interministérielles : 25 en tout ont déjà été créées selon le Journal officiel, pour gérer des crises (« à la grippe aviaire » ou « à la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim ») ou des missions aux intitulés parfois abscons (« aux normes », « à la Méditerranée »). Certaines perdurent dans le temps, comme la délégation interministérielle à la sécurité routière (DISR, créée en 1972), d’autres moins, comme celle à la langue française pour la cohésion sociale. « Certains postes sont de vrais placards », siffle un habitué des cabinets ministériels.

Difficile d’en dire autant pour les postes de délégués interministériels créés sous ce quinquennat. Jean Castex, élu Les Républicains dans les Pyrénées orientales, doit veiller à ce que tout soit prêt à temps pour les jeux Olympiques et Paralympiques 2024 et à faire le lien entre l’Etat et le Comité d’organisation des jeux. Le haut fonctionnaire Philippe Gustin s’est vu confier la reconstruction à St-Martin et St-Barthélémy. Et la magistrate Elisabeth Pelsez a récupéré l’aide aux victimes, qui était confiée à un secrétariat d’Etat sous le quinquennat précédent.

L’esprit start-up au gouvernement ?

Leur point commun, selon Matignon, est qu'« ils ont à faire travailler et coordonner diverses administrations » dans le but de mener à bien, de façon collégiale, des missions définies par décret. La fiche de poste est en symbiose avec l’esprit start-up affectionné par Emmanuel Macron qui n’aime pas « travailler en silo » mais adore la « transversalité », écrit le journaliste Marc Endeweld*.

Concrètement, comment travaille-t-on avec plusieurs ministères ? Chaque délégation a un référent dans les ministères ou secrétaires d’Etat qui la concerne. Pour la reconstruction de St-Martin et St-Barthélémy, « le champ est très large », souligne Philippe Gustin. « 22 ministères et secrétariat d’Etat étaient autour de la table lors de notre dernière réunion. Il faut trouver sa place, c’est un exercice subtil car il ne faut pas donner l’impression de spolier ou de déresponsabiliser les ministères », analyse-t-il. S’il reconnaît « parfois quelques lenteurs, du fait de travailler avec autant de ministères », il n’a « pas le temps d’être frustré ».

Philippe Gustin enchaîne les allers-retours entre Paris et les Caraïbes, et les nuits blanches, car il doit être joignable à tout moment. Cinq personnes travaillent avec lui sur cette mission « très chaude en termes de rythme », urgence et décalage horaire obligent. Sur les deux îles, il n’est accompagné que d’un seul collaborateur.

Un statut « un peu bâtard »

Car l’autre point commun des délégués interministériels est qu’ils n’ont pas de budget propre. Ils ne viennent pas alourdir le budget du gouvernement et se voient alloués des moyens et du personnel par les ministères auxquels ils sont rattachés. « J’ai les mêmes attributions que l’ex-secrétariat général », souligne Elisabeth Pelsez à Libération. La différence c’est que son poste de déléguée interministérielle permet de ne pas ajouter un secrétariat d’Etat à un gouvernement qui compte déjà 30 membres (Edouard Philippe inclus).

>> A lire aussi : Des associations de victimes du terrorisme réclament un secrétariat d'Etat à Macron

Comment résumer l’utilité du délégué interministériel ? Pour Philippe Gustin, « il est le seul à être dans cette tour de pilotage, c’est-à-dire à voir l’intégralité de la problématique, contrairement à chaque ministère qui voit le sujet par le biais de sa compétence. C’est une mission très concrète, ça n’a rien d’intellectuel ». Au final, ce statut est « un peu bâtard : parfois les journalistes m’appellent 'Monsieur le ministre'. On a un rôle d’assemblier, une certaine autorité, mais elle n’est pas hiérarchique ».

Dans les jours à venir, l’exécutif devrait désigner le nouveau délégué interministériel aux restructurations d’entreprises. Jean-Pierre Floris, ex-patron de Verallia (l’ancienne filiale emballage de Saint-Gobain), est pressenti pour devenir le « monsieur industrie » du gouvernement.

 

L’ambigu Monsieur Macron (Flammarion, 2015).