VIDEO. Les premières dames à l’Elysée: «Entre devoir, pouvoir et désespoir»

INTERVIEW L'historienne Joëlle Chevé publie ce mercredi «L'Elysée au féminin de la IIe à la Ve République». Elle y dresse le portrait de 30 femmes de gouvernants...

Propos recueillis par Anne-Laëtitia Béraud
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Brigitte Macron, épouse du président Emmanuel Macron, le 27 septembre 2017 à l'Elysée
Brigitte Macron, épouse du président Emmanuel Macron, le 27 septembre 2017 à l'Elysée — Michel Euler/AP/SIPA
  • L’historienne Joëlle Chevé publie ce 11 octobre L’Elysée au féminin, de la IIe à la Ve République aux éditions du Rocher (24 euros).
  • Le modèle des « premières dames » à la française n’a rien à voir avec celui des Etats-Unis, et reste très traditionnel.
  • Seules Bernadette Chirac et Brigitte Macron ont rêvé de l’Elysée, estime l’historienne, toutes les autres y étant allées à reculons.

L’Elysée des « premières dames ». Alors que la place de l’épouse du président de la République reste une source de questionnements, Joëlle Chevé publie ce mercredi L’Elysée au féminin, de la IIe à la Ve République (éditions du Rocher, 24 euros). Trente portraits sont esquissés par l’historienne spécialiste des femmes de pouvoir, dont Joséphine Bonaparte, Henriette Poincaré, Carla Bruni ou Valérie Trierweiler. Entretien avec Joëlle Chevé sur ces postes exposés à la violence politique et médiatique, que la plupart ont assumé en y allant à reculons, « entre devoir, pouvoir et désespoir »…

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Que faites-vous découvrir au lecteur dans votre ouvrage ?

Au cours de mes recherches, j’ai été étonnée de voir que le rôle des femmes des gouvernants n’avait pas bougé d’un iota du Directoire [1795-1799] à la Ve République [à partir de 1958]. Non élues, car seul le président est élu, elles assurent une fonction de représentation, de bonnes œuvres, de réception dans les palais de la République qui se perpétue pendant 250 ans, alors que la condition des femmes dans la société a évolué. J’utilise le terme de « première dame » par commodité même s’il ne date que de 1935 et n’a vraiment été utilisé qu’à la fin du dernier mandat de Jacques Chirac puis avec Nicolas Sarkozy. Une fonction qui s’inscrit dans la tradition française qui n’a rien à voir avec le modèle américain incarné par Hillary Clinton ou Michelle Obama.

Quel est le fil rouge qui unit ces femmes ?

Il y a un président et à ses côtés une femme, jugée indispensable depuis les débuts de la République. Mais, d’une certaine façon, cette première dame est une sous-citoyenne. Elle ne peut s’exprimer sur le plan politique, ni divorcer sans le consentement de son mari, ni même porter plainte en raison de l’immunité présidentielle. La première dame a toujours été le maillon faible, car lorsqu’on veut attaquer le président, on commence par sa femme. Toutes ont subi des attaques parfois très violentes. On ne pardonne pas qu’elles se mêlent de politique, Valérie Trierweiler par exemple…

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Valérie Trierweiler représente une exception, puisqu’elle n’a pas été mariée à François Hollande. Une compagne raillée…

Elle a commis, incontestablement, des erreurs énormes. Et elle n’a pas compris que si les lois ont émancipé les femmes, les mœurs restent encore traditionnelles. Elle a cru pouvoir être indépendante, continuer son métier, conserver sa liberté. Son aveuglement m’étonne alors qu’elle a été journaliste politique pendant vingt ans. Mais si elle avait été mariée avec François Hollande, jamais on ne se serait permis de la traiter comme cela. Car aussi archaïque que cela puisse paraître, les premières dames tirent leur légitimité de leur mariage avec le président. Les Français veulent qu’un couple à l’Elysée incarne des valeurs rassurantes, notamment après des conflits ou dans le cas aujourd’hui de familles très fragilisées.

Brigitte Macron s’inscrit-elle dans la notion de « couple présidentiel » lancé par Nicolas Sarkozy ?

Oui par la fusion qui l’unit à son mari mais sans lui faire d’ombre. Elle a compris l’étroitesse de sa marge de manœuvre et va faire très attention. Elle semble aujourd’hui populaire, s’imposant telle qu’elle est, dans un couple atypique. Avec Bernadette Chirac, elle est la seule, sous la Ve République, qui a rêvé de l’Elysée. Les autres y sont entrées à reculons, car elles y sont très exposées et que leur sécurité. Sous la IIIe République deux présidents ont été assassinés [Sadi Carnot et Paul Doumer].

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Que pensez-vous de la « charte de transparence sur le statut du conjoint de chef de l’État » publiée le 21 août sur le site de l’Elysée ?

Je trouve cela habile et apaisant. Emmanuel Macron a bien compris que le terme de « statut » est une notion juridique incompatible avec nos institutions. Et une définition trop précise pourrait ne pas convenir aux prochaines premières dames, qui travailleront ou pas, qui assumeront ou non une fonction de représentation. Je vois cette charte comme une forme de négociation fondée sur un engagement par l’Elysée de transparence financière et de respect des limites fixées par nos traditions républicaines.