Démission du général de Villiers: Au fait, à quoi sert un chef d’état-major des armées?

ARMEES Plus haut responsable militaire, le chef d’état-major des armées assure le lien avec le politique: un poste sur la corde raide...

Anne-Laëtitia Béraud

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Le président de la République Emmanuel Macron et le chef d'état-major des armées Pierre de Villiers (de dos, à droite), le 14 juillet 2017 à Paris
Le président de la République Emmanuel Macron et le chef d'état-major des armées Pierre de Villiers (de dos, à droite), le 14 juillet 2017 à Paris — Liewig -POOL/SIPA

Le général François Lecointre a été nommé ce mercredi midi chef d’état-major des armées (CEMA). Il remplace le général Pierre de Villiers, démissionnaire, qui avait critiqué  les 850 millions d’euros d’économies réclamées cette année aux armées. Képi de général, gants blancs, François Lecointre defilera donc à côté du président sur les Champs-Elysées le 14 juillet prochain. Mais au fait, à quoi sert le chef d’état-major des armées ? Et pourquoi est-il si important dans les décisions prises par le président de la République ?

Chef opérationnel et responsable des moyens des armées

Plus haut responsable militaire placé sous l’autorité du ministre de la Défense, le chef d’état-major des armées (CEMA) a des missions polyvalentes. Il est responsable de l’emploi des forces, assure le commandement des opérations militaires, et est le conseiller militaire du gouvernement.

« Il a deux grandes responsabilités », détaille le lieutenant-colonel Jérôme de Lespinois, chercheur à l’Institut de stratégie comparée (ISC). « Le CEMA est le chef opérationnel qui commande les opérations militaires, notamment à l’étranger, sous l’autorité du président de la République et du gouvernement. Il a aussi la responsabilité de la programmation des moyens des armées [votés par les politiques]. »

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Pour le général Vincent Desportes, cette fonction est « fondamentale » : « C’est le seul militaire à qui on alloue directement un budget. Et il est le maillon incontournable de la chaîne opérationnelle en tant que responsable en chef des opérations militaire en cours. »

Une fonction « fondamentale », peut-être, mais habituellement méconnue des militaires. « En temps normal, la plupart des militaires du rang ne connaissent pas le nom du CEMA quand il n’est pas issu de leur armée [terre, mer, air], ni celui du ministre de la Défense. Mais nous ne vivons pas des temps normaux… », juge Jean-Vincent Brisset, directeur de recherche à l’IRIS, général de brigade aérienne en retraite.

Pouvoir et influence

L’autorité et l'influence du CEMA auprès du président de la République varient selon les locataires des deux postes. Forte sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, elles ont été réduites sous François Hollande. Cela s'est traduit par un décret de 2013  qui subordonne de manière plus étroite le CEMA au ministre de la Défense et au gouvernement.

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Cependant, le militaire dispose toujours de l’oreille du président, assure le lieutenant-colonel de Lespinois. « Toutes les grandes décisions opérationnelles qui engagent des forces sur le terrain ou l'emploi de la force militaire sont prises par le président après que celui-ci a consulté le chef d'état-major des armées. C'est, par exemple, la décision d’intervenir au Mali  ou les libérations d’otages », détaille le chercheur à l’Institut de stratégie comparée (ISC).

Président, ministres… Si le CEMA est un militaire, mais il doit enfin connaître le monde politique et son personnel. «  Il est à la charnière du monde politique et militaire. Chef militaire, gestionnaire, pédagogue avec ses hommes comme avec les élus, il lui faut pas mal de qualités et une connaissance du politique, de ses usages et de ses propres contraintes», liste le lieutenant-colonel de Lespinois.

Lien avec le politique

Outre ces qualités particulières, il lui faut aussi construire des réseaux. « A ces postes, il faut évidemment une belle expérience opérationnelle, mais il faut aussi cocher la case politico-militaire. C’est-à-dire avoir été chef de cabinet à l’Elysée, à Matignon ou au cabinet du ministre de la Défense. Il faut connaître les politiques pour se faire connaître, car ce sont eux qui nomment », résume Jérôme de Lespinois. Un recrutement qui mêle « expérience, alchimie, réseaux, influence ».

« Le CEMA n’est pas forcément un fin politique », nuance cependant Jean-Vincent Brisset. « On peut être nommé à ce poste pour un tas de raisons, de la fidélité au pouvoir au remerciement en passant par la reconnaissance de compétences techniques particulières », détaille l’ancien militaire.

Le réseau semble avoir fonctionné à plein pour le général François Lecointre. Considéré comme jeune pour le poste, il vient de recevoir les quatre étoiles de général de corps d’armée et a été choisi parmi d’autres prétendants tous aussi aguerris. « Le général François Lecointre a eu une trajectoire ultrarapide. Il a 55 ans et devrait faire tout le quinquennat de Macron. Il a aussi une expérience qui est crédible aux yeux des militaires qui sont traumatisés par l’humiliation de Villiers, plus largement par le nombre des missions avec des budgets rétrécis, l’incertitude d’avoir eu deux ministres de la Défense coup sur coup », note le chercheur à l'Iris. Avant de souligner : « Il y a une déception de certains militaires qui ont cru au discours d’Emmanuel Macron en campagne, puis ses premières actions en tant que chef d’Etat. Et ils découvrent aujourd’hui que ce sera comme avant. Et ça ne passe pas bien ».