Rencontre Poutine-Macron: Choisir le château de Versailles, c'est tout un symbole

DIPLOMATIE Le président russe sera reçu ce lundi dans ce lieu prestigieux, empli de connotations…

Delphine Bancaud

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 Le Château de Versailles, le 11 septembre 2015.
Le Château de Versailles, le 11 septembre 2015. — PATRICK KOVARIK / AFP
  • En choisissant ce lieu prestigieux, Emmanuel Macron souligne la position forte de la France sur la scène internationale.
  • C’est un lieu moins formel que l’Elysée, ce qui peut faire redescendre la pression entre les deux hommes.
  • Le nouveau président français se met dans les pas de Mitterrand, une fois de plus.

C’est le premier face-à-face entre le nouveau président français et son homologue russe. Emmanuel Macron reçoit ce lundi Vladimir Poutine au château de Versailles, où ils visiteront une exposition consacrée à la visite historique effectuée en 1717 par le tsar Pierre le Grand en France. Un lieu qui n’a pas été choisi par hasard. 20 Minutes décrypte les multiples sens que l’on peut donner au décor de cette rencontre.

1) Le château de Versailles, symbole de la puissance de la France

La participation d’Emmanuel Macron au G7 ce week-end lui a permis de se poser sur la scène internationale. Et en rencontrant Vladmir Poutine, il poursuit sur sa lancée. « En choisissant ce lieu prestigieux, Emmanuel Macron se place dans la tradition de la grandeur française. Il veut montrer par là, que la France est un acteur puissant sur la scène internationale et qu’elle ne se positionne pas en infériorité face à la Russie », estime Dominique Colas, professeur à Sciences Po et spécialiste de la Russie. D’ailleurs, le président français a déjà prévenu samedi lors du G7 qu’il se montrerait ferme avec Vladimir Poutine : « J’aurai un dialogue exigeant avec la Russie », a-t-il martelé, réfutant toute complaisance à l’égard du président russe. D’autant que les désaccords entre les deux pays sont nombreux : « La France n’accepte pas que la Russie ait annexé la Crimée et qu’elle soutienne les rebelles en Ukraine. Et Macron n’est pas favorable au maintien de Bachar El Assad en Syrie, contrairement à Poutine », explique Dominique Colas.

Un avis partagé par Alexandre Eyries, enseignant-chercheur en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université de Bourgogne-Franche-Comté : « Macron veut montrer à Poutine que la France prend seule ses décisions à l’international, qu’elle n’est plus à la remorque des Etats-Unis ». « Emmanuel Macron estimant que l’image sert le fond, le décorum choisi est suffisant pour impressionner Poutine et lui signifier qu’ils vont parler d’égal à égal », renchérit Yannik Hennequin, co-fondateur de l’agence de communication en politique Plebiscit.

2) Un lieu associé aux missions diplomatiques

« Le château de Versailles est un lieu symbolique de la monarchie républicaine. Il est associé dans l’imaginaire commun à des missions diplomatiques, car il a régulièrement été utilisé pour signer des traités », souligne Alexandre Eyries. Un symbole fort à l’heure où les présidents français et russe veulent tenter de surmonter une méfiance réciproque. « Et ce d’autant que Vladimir Poutine est le premier chef d’Etat à être reçu par le nouveau président. Le choix du lieu et du moment sont donc des signes positifs envoyés pour une reprise de dialogue, même si les différends entre les deux pays sont pluriels », souligne Yannik Hennequin.

3) Un décor qui tranche avec l’Elysée

Les visites officielles entre deux chefs d’Etat se déroulent traditionnellement à l’Elysée. Mais pas cette fois-ci donc, ce qui n’est pas innocent. « Le château de Versailles n’est pas un lieu d’exercice du pouvoir. C’est un cadre d’échanges neutre, dépassionné. A l’Elysée, la solennité aurait été plus importante. Avec Versailles, la rencontre Poutine-Macron a des airs de causerie entre deux chefs d’Etat », analyse Alexandre Eyries. Même son de cloche chez Dominique Colas : « Ce lieu diminue en quelque sorte l’intensité du dialogue » estime-t-il.

4) Encore un clin d’œil à Mitterrand

Depuis son élection, Emmanuel Macron a remis au goût du jour des symboles politiques, comme l’a fait en son temps François Mitterrand. Exemples avec son discours au Louvre, sa remontée des Champs-Elysées à bord d’un 4X4 militaire le lendemain de son élection… « Là en choisissant Versailles, il s’inscrit dans un maillage symbolique fort, car il rappelle le G7 organisé par Mitterrand en 1982 dans le même lieu », estime Alexandre Eyries. « Il faut se rappeler aussi que De Gaulle a usé beaucoup de ce lieu et que Hollande y a aussi organisé en mars un mini-sommet pour relancer l’UE. Macron met donc ses pas dans celui des grands personnages qui ont foulé ce sol illustre avant lui », note Yannik Hennequin.

Et le président est parfaitement conscient que les images qui seront faites de sa rencontre avec Poutine sur place marqueront les esprits. « C’est comme avec sa fameuse poignée de main avec Donald Trump. Cela traduit une utilisation très décomplexée du storytelling par Emmanuel Macron », ajoute Alexandre Eyries.

5) Le rappel éloquent de Pierre le Grand

Il y a 300 ans, la visite du tsar russe avait permis aux deux pays d’établir des relations diplomatiques. « L’idée est de souligner, à travers une visite conjointe de l’exposition, l’ancienneté et la profondeur du lien entre les deux pays », explique-t-on à l’Elysée. Mais selon Alexandre Eyries, on peut aussi avoir une autre lecture de ce moment culturel : «Pierre le Grand, c’est l’homme fort de la Russie des origines, un grand réformateur qui a fait basculer la Russie dans une forme de modernité. Visiter une exposition à sa gloire, c’est montrer à Poutine qu’on le traite en tsar moderne. C’est un moyen de flatter le président russe et de lui envoyer un signal positif pour la suite », souligne Alexandre Eyries. « Poutine est né à Saint-Pétersbourg. Or, Pierre le Grand a créé cette ville en 1703. Le coup de cette expo soulignant les liens entre ces deux hommes est donc habilement joué », ajoute Dominique Colas.