Crise agricole: «Quand on perd de l’argent en se levant le matin, c’est quoi la solution?»

TEMOIGNAGE Le Salon de l’agriculture est bientôt terminé, mais le malaise de la profession, lui, n’est pas près de s’éteindre…

Julien Laloye

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Christophe et Ludivine Le Monnier, éleveurs à Magny-en-Bessin.
Christophe et Ludivine Le Monnier, éleveurs à Magny-en-Bessin. — J.Laloye/20minutes

De notre envoyé spécial à Bayeux (Calvados),

De prime abord, c’est une exploitation qui a l’air de bien se porter, près de Bayeux, et juste à côté de l’un des innombrables cimetières militaires qui peuplent la Normandie, témoignage immuable des sacrifices passés. « Les gens, quand ils voient une ferme comme ça, avec ses gros bâtiments, des beaux tracteurs, ils se disent que ça va bien pour nous ». Rien de plus éloigné de la vérité. Christophe et Ludivine Le Monnier, éleveurs laitiers, font partie de ces couples d’agriculteurs qui ont repris le flambeau d’une tradition familiale presque ancestrale. Pourtant, d’ici quelques mois, il n’y aura plus de vaches sur les pâturages. Elles ont toutes été vendues pour tenter de sauver ce qui peut l’être. Récit d’une vie d’agriculteurs qui bascule sans prévenir, consignée dans un livre disponible chez Flammarion, Le jour où on a vendu nos vaches*.

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Le début des ennuis

Christophe : « Mes parents ont acheté ici en 1973, et on leur a repris en 2001. Il y avait 65 hectares et 40 vaches laitières. En 2005, j’ai repris en plus une partie de l’exploitation de mes beaux-parents. Le banquier et le comptable sont venus à la maison, ils nous ont dit "Soit vous arrêtez, soit vous augmentez la taille de la ferme, elle n’est pas viable en restant comme ça". On est montés à 95 hectares avec 65 vaches laitières, après on était bloqués par les normes européennes. Sauf que ça a été l’inverse de ce qu’on nous avait dit. On a augmenté la surface mais on a surtout augmenté les dettes. Et le travail aussi. Souvent, c’était du 6 heures du matin, 22 heures le soir, six jours et demi sur sept. Je me suis rendu compte que je faisais mal le boulot parce que je n’arrivais pas à suivre. Si je ne paille pas bien, les vaches sont sales, donc la qualité du lait est moins bonne, donc la paye est moins bonne, c’est tout un engrenage qui se met en place ».

L’argent qui ne rentre plus

Ludivine : « J’ai grandi avec mes parents qui s’étaient lancés dans la chambre d’hôte dans les années 80, l’idée, c’était de faire la même chose ici, et avec ça plus la ferme, de vivre correctement. Mais les chambres d’hôte, ça marche d’avril à septembre, tout l’hiver, il n’y a personne. Comme seule rentrée d’argent, ce n’est pas possible. C’est un complément. Quand le prix du lait a commencé à baisser, en 2008-2009, on a décidé qu’il fallait que j’aille travailler à l’extérieur pour ramener un salaire fixe. Je me suis fait embaucher dans un magasin de bricolage. Ça n’a pas suffi, la ferme coûtait beaucoup plus d’argent qu’elle n’en rapportait. Après ça se bouscule : les dettes qui augmentent, mon salaire saisi presque tous les mois, l’interdit bancaire. Il n’y avait pas de solution visible pour s’en sortir ».

La difficulté d’en parler aux proches

Ludivine : « Si on ne parle pas de ses problèmes, les gens pensent que ça va. Mes parents ont essayé d’amener le sujet, mais on n’a pas été capables de leur dire que ça n’allait pas. Déjà que mon mari ne m’en parlait pas à moi… C’est ce qui a pu surprendre certains de nos proches en lisant le livre. Jamais mes parents n’avaient pensé que mon salaire était saisi tous les mois, je ne voulais pas leur dire. Je sais que ça leur a fait beaucoup de peine, qu’on ne leur ait pas confiance, à eux comme à d’autres. Le conseil que je donnerais, c’est qu’il ne faut pas s’enterrer. Il faut parler avec son comptable, ou avec un ami qui n’est pas du monde agricole et pourrait se rendre compte qu’il y a un malaise, parfois au point de faire une connerie. Il ne faut pas non plus avoir peur de faire appel aux cellules qui viennent en aide aux agriculteurs en difficulté. Nous, on a fait la sourde oreille, on s’est dit qu’on s’en sortirait, mais ça n’a pas marché.

La décision de vendre les vaches

Christophe : « Je ne voulais pas arrêter, mais quand on arrive dans les gros soucis, avec des emprunts impossibles à rembourser, je me suis dit qu’il fallait trouver une solution, et la seule, c’était de me séparer des animaux. J’ai arrêté de traire de mon plein gré, j’ai vendu quelques-unes de mes vaches puis j’ai engraissé les autres pour les envoyer à l’abattoir. Aujourd’hui, il m’en reste une petite soixantaine, je fais de l’élevage pour les vendre à des fermes aux alentours, mais fin 2017, il n’y aura plus beaucoup d’animaux sur l’exploitation. On a remis en labour quelques parcelles pour faire des céréales, mais je vais surtout travailler à droite à gauche pour apporter quelque chose au ménage. Ça fait depuis 2010 qu’on ne vit que sur le salaire de ma femme, et on a encore des dettes, mais au moins, on a arrêté de perdre de l’argent en se levant le matin ».

L’avenir du métier

Christophe : « Nos parents faisaient ce métier avec plaisir, c’était un métier simple, chacun arrivait à tirer un petit salaire et à nourrir sa famille. Maintenant on est harcelés par les normes européennes, par les charges sociales. Un agriculteur continue à faire son travail, mais il a peur d’ouvrir le courrier en se demandant ce qui va encore lui tomber dessus. Je connais des collègues qui préfèrent tout lâcher pour être ouvriers et rentrer une paye tous les mois alors que la ferme tient la route. On voit pas plus loin que la semaine d’après, il y a trop de pression dans ce métier. C’est ce qui me tue quand j’en parle. Je suis un éleveur, je prenais plaisir à traire mes vaches tous les matins et tous les soirs. Si j’avais eu une rémunération, même minime, un SMIC tous les mois, j’aurais continué. Mais quand à la fin du mois, il faut donner de l’argent pour continuer à travailler, comment voulez-vous continuer ? C’est un triste constat, mais un jour, il finira par de plus y avoir d’agriculteurs du tout ».

*Le jour où on a vendu nos vaches, de Christophe et Ludivine Le Monnier, éditions Flammarion (15 février 2017), 19 euros,