Jean-Luc Mélenchon sur YouTube: «Ça marche parce qu’il ne caricature pas les stars de YouTube pour se faire passer pour un jeune»

PRESIDENTIELLE Antoine Léaument, qui s’occupe de la chaîne YouTube de Jean-Luc Mélenchon, explique à « 20 Minutes » le succès en ligne du candidat de la France Insoumise…

Olivier Philippe-Viela

— 

Antoine Léaument, membre de la France insoumise, sur sa chaîne YouTube. Lancer le diaporama
Antoine Léaument, membre de la France insoumise, sur sa chaîne YouTube. — LeBonSens/YT

François Fillon l’a rebaptisé le « Fidel Castro de YouTube » fin janvier. Même les adversaires de Jean-Luc Mélenchon ont remarqué son succès sur le site de streaming vidéo. Le candidat de la France insoumise a fait de sa chaîne le principal relais de communication autour de sa campagne présidentielle. Près de 221.000 abonnés fin février, plus que les 4 à 7.000 qui suivent ses concurrents Macron, Hamon et Fillon, ou que les 15.000 de Florian Philippot, entré dans la danse numérique il y a mois.

Derrière la bonne santé de la chaîne Jean-Luc Mélenchon se cache Antoine Léaument, 27 ans. Aux côtés du député européen depuis 2013, l’ancien étudiant en sciences politiques, un temps attiré par François Bayrou avant de rejoindre le Parti de gauche, guide le candidat dans ses interventions sur le web. Il explique à 20 Minutes comment Mélenchon a réussi à se fondre dans l’univers YouTube.

Jouer avec les particularités du candidat

Si l’équipe de communication de Mélenchon a commencé dès février 2016 à poster des vidéos spécifiques pour YouTube (et plus seulement ses discours et ses interventions télévisées), ce sont les « revues de la semaine », lancées en octobre dernier, qui ont fait décoller la chaîne. Antoine Léaument explique l’avantage du format pour le tribun Mélenchon : « L’idée est qu’il puisse raconter ce qu’il a fait dans sa semaine et ce qu’il a vu qui n’a pas été assez mis en avant. Le mettre dans un canapé sur un mode conversationnel correspond le plus à sa personnalité. Il aime expliquer, partir du général pour entrer dans le détail. Nous avions beaucoup de mal à le faire dans les médias. »

Le candidat montre un visage différent pour ceux qui ne le connaissent que par ses interventions médiatiques, l’absence de contradicteur aidant : « Comment voulez-vous qu’il s’énerve quand il est libre de dire ce qu’il veut ? Ce qui est agaçant, c’est d’être contraint par un format télévisé. » D’ailleurs, Antoine Léaument l’assure, si Mélenchon est élu en mai prochain, il continuera d’utiliser sa chaîne de la même manière.

« Imaginez un président qui explique chaque semaine sa politique, ce qu’il a voulu faire, pourquoi ça a marché, pourquoi pas, comment aider à la mise en place de cette politique. Ce serait révolutionnaire ! Si on arrive au pouvoir et qu’on met en place notre assemblée constituante, son rôle sera important car il faudra convaincre cette assemblée d’intégrer dans la nouvelle Constitution les idées qu’il a portées durant la campagne présidentielle. Quel meilleur moyen que YouTube pour cela ? », s’enthousiasme celui qui tient lui-même une chaîne appelée Le bon sens où il parodie Florian Philippot et relaye les coulisses de la campagne.

Utiliser les codes du média

Le vidéaste (youtubeur en bon français), face caméra, debout ou dans son canapé, est un classique. Au-delà du format, Mélenchon a adopté certains mots de la communauté YouTube. Les « pouces bleus » notamment, le « j’aime » du site. À chaque vidéo, le candidat appelle les spectateurs à cliquer en masse sur les pouces bleus, comme tout youtubeur qui se respecte. « Je lui ai dit qu’il pouvait le reprendre sans paraître ridicule, car ça fait partie du "YouTube game" », sourit son expert en vidéos virales.

Entre deux monologues sur des sujets de fond, le candidat Mélenchon se permet quelques parenthèses qu’il n’oserait pas sur TF1, comme quand il fait un clin d’œil au forum jeuxvideo.com ou qu’il répond au milieu d’une vidéo de 50 minutes à la question « Quel est le secret de votre swag ? ». « La question lui a bien plu, il a dit "c’est naturel" », rigole encore Antoine Léaument.

Le député européen regarde lui-même d’autres youtubers, notamment Osons causer dont il s’est inspiré. Son bras droit numérique cite également parmi ses influences personnelles Squeezie, DanyCaligula, Cyrus North et Hugo Décrypte, qui ont entre 100 et 200.000 abonnés (sauf Squeezie, ui en a 7,7 millions). La réussite de Mélenchon sur le média a également attiré des vidéastes populaires vers le candidat. « Certains nous ont contactés, d’autres laissent des commentaires sous nos vidéos. Même Cyprien nous a retweeté. C’était drôle : le président de la République de YouTube qui retweete le futur et dernier président de la Ve République. »

Le candidat de la France insoumise joue le jeu à tel point qu’il est très vite devenu un « mème », une sorte de figure virale du Web, à travers les détournements et les gifs. « Ça nous éclate. Ce n’était pas prévu, mais il a des expressions qui n’existent pas ailleurs, comme « carabistouille ». L’hologramme utilisé début février à Paris aussi a été détourné. Ça le fait rire et nous avec », ajoute Antoine Léaument, qui précise « qu’on peut s’amuser, mais à la fin il faut toujours parler du fond ».

Eviter la caricature (contrairement à la concurrence)

« Je pense que ça marche parce qu’il ne caricature pas les noms connus de YouTube pour se faire passer pour un jeune », tacle l’ex-étudiant de la Sorbonne. Dans son viseur, la concurrence, qui a tenté de jouer sur le même créneau, avec un peu de retard :

  • « Macron a essayé de nous imiter avec des vidéos aseptisées où le discours est calibré façon énarque. C’est froid et faux, ça ne peut pas marcher sur YouTube. Ses équipes disent que la manière de faire de Jean-Luc Mélenchon "déprésidentialise", qu’il s’abaisse. C’est méprisant pour les millions de gens qui regardent des vidéos sur YouTube. Il faut respecter les codes si on veut respecter les gens qui sont sur cette plateforme. »

  • « Hamon a carrément copié la revue de la semaine, il parle dans son canapé avec deux caméras, il met quelques affiches, c’est un copié-collé total, mais ça ne marche pas trop pour lui. »

  • « Philippot a aussi copié, mais alors lui, il n’a rien compris. Il a voulu faire du YouTube à tout prix, avec les pouces bleus, la musique… Sauf qu’il ne faut pas prendre les gens pour des imbéciles. Quand ils vont voir un politique sur YouTube, ils ne cherchent pas à tomber sur Norman ou Squeezie. Ils veulent quelqu’un qui va leur parler de son projet pour le pays. Philippot a fait un lancement de chaîne catastrophique en se contentant de se filmer avec Marine Le Pen, à dire "ici on boit des cafés dans la cafèt"…c’est inintéressant. Il prend ça sur le ton de la blague et oublie le fond. »

A-t-il quelques astuces à donner aux autres candidats pour réduire l’écart d’abonnés entre la chaîne de Mélenchon et les leurs ? « Je ne leur donne pas de conseils, qu’ils continuent à faire n’importe quoi, c’est très bien comme ça. »