Sondages, Sarkozy, rumeurs, humeurs... L'ex-bras droit d'Alain Juppé raconte la primaire à droite

LIVRE Conseiller d’Alain Juppé pendant 15 ans, Gilles Boyer raconte dans « Rase campagne » son expérience de directeur de la campagne du maire de Bordeaux lors de la primaire à droite…

Anne-Laëtitia Béraud

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Alain Juppé et son directeur de campagne lors de la primaire à droite, le 5 septembre 2016 à Bordeaux
Alain Juppé et son directeur de campagne lors de la primaire à droite, le 5 septembre 2016 à Bordeaux — UGO AMEZ/SIPA

Raconter une campagne se terminant sur une défaite alors que tous les indicateurs présageaient du contraire. Dans Rase campagne*, Gilles Boyer revient sur son parcours auprès d’Alain Juppé et son expérience de directeur de la campagne du maire de Bordeaux durant la primaire à droite. Un « aboutissement » pour celui qui conseille fidèlement le « patron » depuis quinze ans. 20 Minutes revient sur quatre épisodes de cette campagne souvent racontée avec humour par Gilles Boyer, devenu « le visage et la voix de la défaite » du favori de la primaire, terrassé par François Fillon le 27 novembre 2016

La déclaration d’Alain Juppé, sans prévenir personne

Travailler avec le « chef » est loin d’être de tout repos pour celui qui se présente comme son simple « collaborateur ». Notamment parce que Alain Juppé est très particulier : l’homme « travaille en solitaire, ou plutôt n’a jamais trouvé personne qui fasse mieux que lui, ce qu’il a envie de faire », souligne l’auteur. Preuve de cette habitude de travail parfois impossible à gérer ?L’annonce surprise de sa candidature, en plein mois d’août 2016. « Le 20 août, [Alain Juppé] publie son blog à 8 heures du matin en France », écrit Gilles Boyer. « Pour moi, c’est la nuit, et la nuit, je dors. En tout cas, à l’époque, je dormais. A mon réveil, quelques heures plus tard, des dizaines de SMS et de messages vocaux (…) Evidemment, ça n’aurait pas été plus mal qu’il prévienne ses plus proches, ne serait-ce pour qu’on s’organise un minimum. (…) Ce matin-là, le premier SMS vient de lui : "Vous verrez, j’ai fait un petit blog. Je pars au Canada, bonne semaine !". Et en plus, il me chambre. »

La désignation surprise comme directeur de campagne

Diriger la campagne d’Alain Juppé est, pour Gilles Boyer, « l’aboutissement de 15 années d’engagement auprès d’un homme, et de 20 années en politique ». Mais cette nomination n’a pas été évidente : « - Il va falloir que vous décidiez qui va diriger cette campagne, dis-je à Alain Juppé un jour de juillet, autour d’un déjeuner. Il me regarde comme si je lui avais demandé de quelle couleur était le ciel.

- Mais c’est vous, voyons !

Ah, OK. Il n’aurait pas été totalement superflu de me le dire. Je suis à peu près certain que si je n’avais pas posé la question, il ne me l’aurait jamais dit, comme si, c’était évident pour lui, ça l’était forcément pour tout le monde, à commencer par moi-même », relate-t-il.

Alain Juppé (à droite) et son directeur de campagne pour la primaire à droite Gilles Boyer, le 85 septembre 2016 à Bordeaux
Alain Juppé (à droite) et son directeur de campagne pour la primaire à droite Gilles Boyer, le 85 septembre 2016 à Bordeaux - UGO AMEZ/SIPA

Une stratégie reposant sur les sondages

Si l’équipe d’Alain Juppé fait campagne avec des moyens « de bout de ficelle », quelques principes sont posés par le candidat : « pas question de faire campagne à la manière d’un autre, pas question de se laisser dicter le rythme par un autre, pas question de renoncer à expliquer la complexité du monde (…) A l’appui de ces principes, une stratégie de communication sobre et de rareté médiatique relative », écrit le directeur de campagne obsédé par les enquêtes d’opinion. « Cette stratégie repose aussi sur les sondages (…) qui constituent autant d’arguments essentiels pour illustrer la viabilité et la singularité de la candidature d’Alain Juppé. Et c’est là où le bât blesse : ils sont tout à la fois notre plus grande chance et notre plus grand piège. » Signe de cette manie : « +2 dans un sondage ? Tout le monde danse sur la table. -2 dans le suivant ? Tout le monde se cache dessous », lâche-t-il.

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La claque et les enseignements

Personne n’avait vu venir la défaite, ou presque. Les résultats du premier tour font l’effet d’une bombe chez les juppéistes. « Dès le dimanche soir du premier tour, tandis qu’Alain Juppé arrive au QG après que je lui avais donné les premières tendances, il est en colère. Je le sais, je le vois. Moi, je sais que c’est perdu, il le voit, il m’en veut, parce qu’il ne veut pas encore le voir », raconte Gilles Boyer.

Comment expliquer les raisons de cette seconde place qui annonce la défaite du 27 novembre ? Le directeur de campagne ne s’épargne pas. Il explique avoir sous-estimé plusieurs facteurs, dont « le caractère décisif des débats télévisés au cours desquels, précisément du fait de la volatilité [de l’électorat], beaucoup s’est joué », mais aussi « la viralité des rumeurs sur Alain Juppé, et la crédulité de ceux qui les lisaient ». Le conseiller confie encore avoir sous-estimé « la puissance mobilisatrice de l’électorat catholique » mais affirme avoir « surestimé Nicolas Sarkozy ». Après le choc de la défaite, l’heure est désormais au rebond. Trésorier de la campagne de François Fillon, l’« apparatchik » a confirmé auprès de 20 Minutes vouloir se présenter aux élections législatives de juin 2017.

*Rase campagne de Gilles Boyer, JC Lattès, 266 pages, 18 euros, publié ce mercredi.