François Fillon lors d'un pique-nique à La Réunion le 12 février 2017.
François Fillon lors d'un pique-nique à La Réunion le 12 février 2017. — RICHARD BOUHET / AFP

PRESIDENTIELLE

Présidentielle: Pourquoi les candidats draguent-ils autant l'outre-mer?

Dans un scrutin qui s’annonce serré au premier tour, les DOM-TOM pourraient jouer un rôle important…  

Marine Le Pen était à la Réunion, à Mayotte puis en Guyane fin 2016, Jean-Luc Mélenchon est passé en Martinique et en Guadeloupe en décembre, François Fillon est allé se refaire une santé à la Réunion le week-end passé, précédant Nicolas Dupont-Aignan qui a également fait un saut à Mayotte au cours de la semaine.

Et ce avant les visites à La Réunion, bien que les dates ne soient pas encore fixées, de Benoît Hamon et Emmanuel Macron. Si la tournée des candidats dans les DROM-COM (Départements et Régions d'Outre-Mer - Collectivités d'Outre-Mer) est un passage obligé de chaque campagne présidentielle, cette fois-ci, ces déplacements pourraient impacter directement le résultat du premier tour en avril prochain. 20 Minutes fait le point sur l’intérêt qu’y trouvent les candidats.

Un poids électoral sous-estimé

Quasiment 1,3 million d’inscrits sur les listes électorales en additionnant les cinq départements d’outre-mer (Guyane, Martinique, Guadeloupe, Réunion et Mayotte), 1,6 million au total en comptant l’ensemble des onze DROM-COM de la République française, selon l’Insee. Ce réservoir conséquent d’électeurs n’échappe pas aux candidats à l’élection présidentielle, car « dans le cas d’un premier tour très serré, qui pourrait se jouer dans un mouchoir de poche, il ne faut pas exclure que l’outre-mer soit pour la première fois décisif », note Bruno Jeanbart, le directeur général adjoint de l’institut de sondage OpinionWay.

D’autant que le choix des électeurs est encore fortement influencé par les appels au vote des élus locaux. Exemple par Yvan Combeau, professeur à l’université de l’île de La Réunion, spécialiste d’histoire politique qui a dirigé la rédaction du livre collectif Le vote de l’outre-mer (éd. Les Quatre Chemins, 2007) : « Lors de la primaire de la droite, le président du Conseil régional et le président de la fédération LR ont appelé à voter Nicolas Sarkozy au premier tour. Sarkozy a fait un excellent score ici. Entre les deux-tours, ils ont appelé à voter François Fillon. Et Fillon a explosé les compteurs. Quand les élus mouillent la chemise, les audiences qu’ils ont au niveau local permettent aux candidats de bénéficier de cet impact électoral. »

Jean-Luc Mélenchon visite le mémorial ACTe en Guadeloupe le 19 décembre 2016.
Jean-Luc Mélenchon visite le mémorial ACTe en Guadeloupe le 19 décembre 2016. - GILLES MOREL/SIMAX/SIPA

Manuel Valls a également réalisé ces meilleurs scores à la primaire de gauche dans les DOM-TOM grâce au soutien de ses relais locaux, qu’il n’a pas oublié de saluer au soir du second tour. En ce sens, Emmanuel Macron, qui doit prochainement se rendre à la Réunion (qui compte 7 députés et 4 sénateurs, plus que la plupart des départements français), a réalisé un joli coup double en recevant ces derniers jours les soutiens de Gilbert Annette, maire PS de Saint-Denis, et Thierry Robert, député Modem de l’île et maire de Saint-Leu.

Même si l’abstention reste plus importante qu’en métropole, la présidentielle mobilise beaucoup. Et le vote n’est jamais acquis à telle ou telle famille politique, bien que « les Antilles votent traditionnellement plus à gauche et le Pacifique plutôt à droite », précise Bruno Jeanbart, qui rappelle qu’en 2002, seulement 200.000 voix séparaient au niveau national Lionel Jospin, éliminé au premier tour, de Jean-Marie Le Pen.

L’occasion de communiquer autrement

Loin de ses tracas en métropole, François Fillon - qui a quand même été littéralement accueilli par un concert de casseroles organisé par des opposants – a pu se montrer sous un jour ensoleillé en pleine tempête médiatique. C’est l’autre objectif de ces déplacements : s’offrir une communication originale faîte d’images du candidat pique-niquant, dansant, dégustant du rhum…

« Ils peuvent présenter un profil plus chaleureux jouant sur l’ambiance, voire la production de clichés dans la représentation des outre-mer. Ce n’est pas le gris des meetings habituel. D’ailleurs, lors de la venue de Fillon, les leaders républicains locaux ont beaucoup insisté sur un proverbe créole qui dit "laissons battre la mer", référence aux problèmes judiciaires du candidat », explique Yvan Combeau.

Au passage, les images prises sur place peuvent servir plus tard dans la campagne. Marine Le Pen a par exemple utilisé plusieurs moments de sa visite à Saint-Pierre-et-Miquelon en mars 2016 dans son clip officiel de campagne.

La présidente du Front national, Marine Le Pen, en visite sur l'île de la Réunion, le 27 novembre 2016.
La présidente du Front national, Marine Le Pen, en visite sur l'île de la Réunion, le 27 novembre 2016. - AFP

Une dimension symbolique de présidentiable

En faisant la tournée des départements d’outre-mer, les candidats veulent envoyer un signal : « Je vais partout et je n’oublie pas les territoires éloignés car je serai le président de tous les Français », paraphrase Bruno Jeanbart. « C’est une manière de s’éloigner du microcosme pour retrouver la France du grand large », selon l’historien de la Réunion.

Et qui dit grand large dit thématiques spécifiques à l’électorat ultramarin, ce qui permet notamment à Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen d’être plus audibles qu’en métropole sur leurs propositions vis-à-vis de la mer, qu’ils mettent en avant dans leurs programmes respectifs. Au passage, l’exercice leur offre l’occasion de se montrer soucieux des problématiques de l’outre-mer.

D’ailleurs, à 9.400 kilomètres des caméras parisiennes, certains candidats à la présidentielle en profitent pour adapter leur discours à l’électorat local, souligne Yvan Combeau : « Quand François Fillon a tenu son meeting à la Réunion, il a dit devant 2.000 personnes qu’il ne toucherait pas à la rémunération et au nombre de fonctionnaires, et qu’il augmenterait les retraites des personnes âgées. Son discours sur la sécurité sociale et le gaspillage d’argent public, il doit le mettre en mode silencieux, car ce qui structure le vote dans les DOM-TOM [remplacé depuis 2003 par les DROM-COM] depuis les années 90, c’est la question sociale : les propositions sur le chômage et le coût de la vie. »