Affaire Penelope Fillon: Pourquoi les politiques emploient si souvent leurs proches

AFFAIRES DE FAMILLE Plus d'une centaine de parlementaires emploient et rémunèrent un membre de leur famille proche...

A.B.

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A l'instar de Penelope et François Fillon, les cas de parlementaires qui embauchent des membres de leur famille proche comme assistant parlementaire sont nombreux.
A l'instar de Penelope et François Fillon, les cas de parlementaires qui embauchent des membres de leur famille proche comme assistant parlementaire sont nombreux. — S.ALCALAY/SIPA

Un clan embourbé. Après les révélations du Canard Enchaîné ce mercredi sur des accusations d’emplois fictifs à l’encontre de son épouse Penelope, François Fillon a tapé du poing ce jeudi soir sur le plateau du 20 heures de TF1, assurant que sa moitié avait réellement exercé les fonctions d’assistante parlementaire à ses côtés (puis pour le compte de son suppléant) durant plusieurs années. La justice, par la voix du parquet financier, tranchera sur la réalité de cette activité qui a, rappelons-le, donné lieu à quelque 500.000 euros de rémunération sur un peu moins de dix ans.

Mais cette affaire remet dans la lumière une pratique très prisée des parlementaires, qui embauchent fréquemment conjoints ou enfants, rémunérés donc grâce à une enveloppe d’argent public. Comment s’explique ce phénomène ?

Combien de parlementaires français emploient un membre de leur proche famille et quel salaire peuvent-ils leur verser ?

Selon la loi française, chaque parlementaire choisit « librement » son ou ses assistants, qu’il emploie et rémunère. En épluchant à la loupe la composition des équipes, environ 10 à 15 % des 900 parlementaires emploient un collaborateur qui porte le même nom qu’eux, comme on peut d’ailleurs le voir sur leurs déclarations d’intérêts de 2014. La même année, Mediapart a ainsi passé au crible les emplois de collaborateurs parlementaires et révélé le nombre d’emplois familiaux à l’Assemblée nationale : 52 épouses, 28 fils et 32 filles de députés, rémunérés avec les deniers de l’Assemblée, soit plus d’une centaine. Au Sénat, les collaborateurs familiaux étaient 59 au 31 décembre 2016, soit moins de 7 %. Mais certains liens familiaux ou maritaux sont difficiles à établir, notamment du fait que les « femmes de » peuvent travailler sous leur nom de jeune fille. Dans le détail, 15 % des députés et pas moins de 30 % des sénateurs verseraient ainsi un salaire à leur épouse, leur fille ou fils, ou encore à leur père. « Mais ils sont peut-être plus nombreux encore, suppose Armelle Le Bras-Chopard, politologue spécialiste des questions d’égalité femmes-hommes et auteure notamment* de Première dame, second rôle (éd. Seuil). Avec les noms d’épouse ou de jeune fille, il n’est pas toujours facile de faire la lumière. »

Parmi ces parlementaires qui travaillent en famille, on retrouve par exemple Véronique Bartolone, épouse du président PS de l’Assemblée nationale, qui est chargée de mission au cabinet de son mari. Claude Bartolone, lui, a toujours expliqué « avoir épousé sa collaboratrice » et non embauché sa femme. Mais ce cas est loin d’être isolé. De nombreuses épouses de politiques ont ainsi été les assistantes parlementaires de leur époux, à l’instar de Pauline Le Maire, Nadia Copé, Ann-Katrin Jégo, Caroline Magne-Ciotti, Valérie Dupont-Aignan ou encore Anne-Marie Collard.

Pourquoi sont-ils si nombreux à embaucher des proches ?

« L’argent fait partie des motivations évidentes, bien qu’il s’agisse de personnes qui ne sont pas dans le besoin », relève Armelle Le Bras-Chopard. Si elle est très controversée, la pratique est totalement légale, mais « traduit la trop grande collusion et le trop grand népotisme qui règnent dans la classe politique », tranche la politologue, qui souligne la « facilité de cette démarche ».

Mais outre la facilité, « peut-être que l’idée d’une carrière politique précaire qui n’est pas éternelle peut en pousser certains à vouloir "accumuler" », suppose Armelle Le Bras-Chopard. Mais cela « ne fait que renforcer la méfiance de l’opinion publique », juge la politologue, qui préconise de « mettre un terme à cette pratique ». à l’égard des politiques et le sentiment d’impunité

Outre l’avantage financier, travailler avec son épouse, son enfant ou un parent peut aussi présenter d’autres avantages. « On peut, dans une certaine mesure, entendre l’argument de la confiance et de l’efficacité d’une relation de travail avec un proche, concède Armelle Le Bras-Chopard. Mais si on peut largement accepter et encourager la notion de conjoint collaborateur pour les agriculteurs et les artisans, dont l’épouse ou le mari aidant ne perçoit ni rémunération ni retraite, l’admettre pour des politiques est une autre affaire », estime la politologue, qui rappelle au passage que, « entrela réserve parlementaire et certains avantages en nature, tels que voitures, chauffeurs ou appartements, les députés et sénateurs français gagnent déjà très bien leur vie ».

Comment ça se passe ailleurs qu’en France ?

« Certains pays sont autrement plus fermes sur la question de l’emploi de ses proches en politique, explique Armelle Le Bras-Chopard. Aux Etats-Unis, après la controverse suscitée à l’époque lorsque le président JFK avait nommé son frère Bobby Kennedy ministre de la Justice, une loi contre le népotisme présidentiel a été votée en 1967. Moins de 30 ans plus tard, ce texte a contrarié les projets de Hillary Clinton qui, sous la présidence de son mari Bill, souhaitait piloter la réforme du système de santé. C’est par la voie d’un cabinet dédié et l’exercice d’une fonction non rémunérée qu’elle a pu mener à bien son projet (qui par ailleurs a été un échec). »

Et au sein même de l’Europe, les textes interdisent depuis 2009 le népotisme au sein du Parlement européen. Une interdiction qui n’a toutefois pas empêché Marine Le Pen d’embaucher son compagnon, Louis Alliot, en tant qu’assistant parlementaire. Un job en or à mi-temps de 17,5 heures par semaine payé la coquette somme de 5.000 euros par mois. La présidente du FN s’était alors défendue en précisant qu’elle et son compagnon ne sont pas mariés.

 

Première dame, second rôle, d’Armelle Le Bras-Chopard, éditions du Seuil

* Les femmes et la politique, d’Armelle Le Bras-Chopard et Janine Mossuz-Lavau, éditions L’Harmattan