Primaire à gauche: Qui sont les porte-flingues de la laïcité de Manuel Valls?

PRIMAIRE PS Des proches de l’ancien Premier ministre accusent son concurrent d’ «accommodements» avec l’islam radical…

Thibaut Le Gal et Olivier Philippe-Viela

— 

Manuel Valls en campagne pour la primaire à gauche
Manuel Valls en campagne pour la primaire à gauche — MATHIEU PATTIER/SIPA

Manuel Valls et ses proches ont décidé d’être offensifs dans cet entre-deux tours de la primaire de gauche. «  Benoît Hamon est en résonnance avec une frange islamo-gauchiste », explique à 20 Minutes  le député PS Malek Boutih. « Hamon est le candidat des Frères musulmans, assène un ministre, sous couvert d’anonymat, dans Libération. Manuel Valls a apporté sa contribution jeudi lors de son meeting à Alfortville (Val-de-Marne), au cours duquel il a déclaré que lui, « contrairement au porte-parole de Benoît Hamon, [il n’est] pas un ami du CCIF », le Collectif Contre l’Islamophobie en France.

>> A lire aussi: «Certains veulent tordre la loi de 1905 pour en faire un glaive contre l’islam», affirme Benoît Hamon

La stratégie est claire : outre son projet de revenu universel, c’est sur la laïcité que l’équipe Valls veut attaquer Benoît Hamon d’ici le second tour dimanche. L’ancien ministre de l’Education est accusé de clientélisme communautaire, comme Alain Juppé, surnommé « Ali Juppé » par ses détracteurs, au temps de la primaire de droite. L’ex-directeur de la campagne du maire de Bordeaux, Gilles Boyer, a lui-même fait le parallèle sur Twitter mardi. Comparaison reprise par l’équipe Hamon lors d’un point-presse le même jour. Dans cette optique, au cours de son meeting dans le Val-de-Marne, Manuel Valls a rendu hommage à Elisabeth Badinter, Caroline Fourest et Mohamed Sifaoui, symboles de sa vision de la laïcité.

Ces soutiens de l’ex-chef du gouvernement ont multiplié ces derniers mois les piques contre ceux qui sont jugés comme des opposants à leur interprétation de la loi de 1905. Contacté à plusieurs reprises par 20 Minutes, le président de l’Observatoire de la laïcité Jean-Louis Bianco, attaqué par Valls et son entourage en janvier 2016, n’a pas souhaité s’exprimer.

>> A lire aussi : Pourquoi Manuel Valls et Jean-Louis Bianco s'opposent-ils sur la laïcité?

Benoît Hamon n’est pas le seul à avoir été soupçonné d’« accommodements avec l’islam radical ». La Ligue des droits de l’Homme (LDH), la militante Clémentine Autain, soutien de Jean-Luc Mélenchon, ou encore le géopolitologue Pascal Boniface y ont eu droit. Tour d’horizon de ces soutiens au candidat de la « République forte » et de la « France juste », en campagne contre Benoît Hamon cette semaine.

Le délégué à la lutte contre le racisme engagé pour la laïcité

« Je soutiens Manuel Valls pour le second tour de la primaire car je veux que la gauche républicaine soit représentée à l’élection présidentielle de 2017. Je sors de mon rôle ? Tant pis, car je crois qu’il le faut, et j’accepterai les reproches que cela me vaudra. La neutralité est une valeur que je chéris, mais aujourd’hui je la mets en balance avec une valeur non moins belle, qui est celle de l’engagement. » Le délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah), Gilles Clavreul, a posté lundi un long texte sur Facebook pour vanter la candidature de Manuel Valls.

Bien que Clavreul ait une obligation de réserve liée à sa fonction, la communication de la Dilcrah légitime cette prise de position comme une « décision personnelle indépendante de sa fonction de délégué interministériel ». Gilles Clavreul n’a pas souhaité répondre aux sollicitations de 20 Minutes.

Son soutien à Manuel Valls n’est cependant pas une surprise. Cet énarque a intégré le ministère de l’Intérieur pendant le mandat présidentiel de Nicolas Sarkozy, avant de rejoindre le cabinet de François Hollande en tant que conseiller en charge des affaires territoriales. Il doit sa promotion au député de l’Essonne, qui le nomme en novembre 2014 à la tête de la Dilcra (devenu Dilcrah en décembre, le H final pour « haine anti-LGBT »). Cette délégation créée en 2003 est longtemps restée quasi-ineffective - 9 réunions en 10 ans -, avant que Claude Guéant, ministre de l’Intérieur, ne la dote d’un budget de 30.000 euros annuels.

Lorsque Gilles Clavreul a pris ses fonctions à la Dilcra en novembre 2014, la structure, qui dépendait de la Place Beauvau - où était précédemment Manuel Valls -, passe sous l’autorité du Premier ministre. Il lui confie un budget conséquent pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme. L’ancien sous-préfet a disposé de 100 millions d’euros pour mener sur trois ans (2015-2017) une campagne de communication, plus de 1.000 fois la somme précédemment allouée à l’année.

« Ce sera la gauche républicaine ou l’aventure »

Clavreul est aussi offensif que Manuel Valls sur sa conception de la laïcité. En novembre, il a retweeté les attaques du président de la Licra Alain Jakubowicz contre le terme « islamophobie » (qu’il remplace depuis quelques mois dans les documents de la Dilcrah par « racisme anti-musulman »). En décembre, il a menacé l’éditorialiste de Challenges Bruno Roger-Petit qui le qualifiait de « laïciste identitaire », l’accusant de « mettre en cause la neutralité d’un service de l’Etat ». Et un an auparavant, il a pourfendu le président d’honneur de la Ligue des Droits de l’Homme Michel Tubiana (qui ne souhaite pas non plus s’exprimer le temps de la primaire) pour avoir participé à un meeting contre l’islamophobie en décembre 2015, en présence du théologien controversé Tariq Ramadan.

Manuel Valls avait cette réunion publique en tête quand, en décembre 2016, il a accusé la militante Clémentine Autain de « passer des accords avec les Frères musulmans » (Le Monde explique l’intox ici). « Ce serait un scoop qu’un tel mouvement passe des accords avec une femme, ironise-t-elle aujourd’hui. Valls cherche à cliver sur la question identitaire pour masquer son bilan social et économique. Ses attaques agressives, mensonges et invectives révèlent sa fébrilité. »

Gilles Clavreul n’est pas du même avis. Dans le duel Hamon/Valls, le délégué interministériel estime que « le choix qui nous est offert est tragiquement simple : ce sera la gauche républicaine ou l’aventure. […] L’aventure, c’est un modernisme au futur antérieur qui n’est ni de gauche, ni de gauche, et prétend réinventer la politique en s’inspirant des modèles libéraux identitaires, qui acquiescent au cloisonnement communautaire. »

« Hamon est un élu de Trappes, le rapprochement est vite fait »

Prévu dans le plan interministériel 2015-2017, un « conseil scientifique » a été mis en place par Gilles Clavreul au sein de la Dilcrah. On y trouve le controversé psychiatre niçois Patrick Amoyel, en charge de la formation des agents de l’Etat contre la radicalisation religieuse, qui relaie sur Facebook des messages du militant FN et conseiller régional de PACA Philippe Vardon (également fondateur des Jeunesses identitaires).

Page Facebook de Patrick Amoyel.
Page Facebook de Patrick Amoyel. - Capture d'écran

Clavreul a nommé au sein de ce comité un ami, le politologue proche du PS Laurent Bouvet, avec qui il a créé le Printemps républicain, un mouvement de défense de la laïcité, dans la définition de ses membres fondateurs. Parmi eux, Valérie Maupas, maire-adjointe du 14e arrondissement de Paris, qui avait fait polémique en ironisant en février 2013 sur la mort de Stéphane Hessel, ancien diplomate engagé en faveur de la Palestine. « Les gens ont le droit de le conchier non ? », demandait-elle à un journaliste du Monde avant de supprimer son message.

L’une des co-fondatrices Yael Mellul affiche de son côté son soutien sur Twitter à la Brigade juive et à la Ligue de défense juive, antenne française d’un mouvement sioniste considéré comme une organisation terroriste aux Etats-Unis depuis 2001. Les deux femmes revendiquent sur le réseau social leur soutien à Manuel Valls dans la primaire de gauche.

Tweet de Yael Mellul en soutien à la LDJ.
Tweet de Yael Mellul en soutien à la LDJ. - Capture d'écran
Tweet de Yael Mellul en soutien à la Brigade juive.
Tweet de Yael Mellul en soutien à la Brigade juive. - Capture d'écran

Laurent Bouvet, qui multiplie les tribunes contre l’islamisme sur FigaroVox, affirme ne soutenir personne au cours de la primaire du Parti socialiste. « Mais Manuel Valls a trouvé dans mon travail des éléments qui l’ont intéressé pour porter son projet. Et je trouve que ce qu’il dit est proche de mon idée d’une gauche républicaine », explique-t-il.

Le professeur de sciences politiques ne fait pas de procès en « islamo-gauchisme » à Benoît Hamon, mais « ses prises de positions soulèvent les doutes. Il est bien moins vigoureux sur la laïcité, par exemple sur l’histoire du café interdit aux femmes à Sevran. Et puis c’est un élu de Trappes (Yvelines), ville connue pour ses associations liées aux Frères musulmans. Le rapprochement est vite fait. » Il n’est pas le seul proche de Manuel Valls en lutte contre l’islamisme à avoir fait le « rapprochement ».

Mohamed Sifaoui dans les coulisses de la campagne Valls

Jeudi 5 janvier, Manuel Valls a été reçu pendant deux heures sur le plateau de France 2 pour défendre son programme de candidat à l’investiture socialiste. Au cours de L’Émission politique, l’ancien Premier ministre a débattu avec une femme voilée, Attika Trabelsi, qui se disait heurtée par certains de ses propos sur le voile musulman, qualifié d’« asservissement de la femme » en avril 2016.

Valls, dont la ligne n’a pas varié, a répondu à la jeune femme que selon lui, « il y a aujourd’hui un voile porté comme étendard politique, lui enjoignant de faire attention « aux messages, y compris au vôtre, à celui que vous faites passer aux jeunes femmes et aux jeunes filles dans ce pays ».​ La séquence a été commentée en direct dans une série de tweets par le journaliste et écrivain Mohamed Sifaoui, qui a comparé le voile musulman d’Attika Trabelsi à « une serpillière », « un brassard nazi » avec lequel « je m’essuie les pieds ».

Comme l’a souligné20 Minutes au lendemain de l’émission, le directeur de communication de Manuel Valls a relayé ce tweet de Mohamed Sifaoui assimilant le voile à « un symbole de régression ».

Harold Hauzy nous a expliqué qu’« il ne faut pas inverser la charge. Le commencement serait peut-être de demander à ceux qui le penseraient d’expliquer en quoi le voile serait un symbole de la libération de la femme ». Mohamed Sifaoui est pourtant connu des réseaux sociaux pour plusieurs messages polémiques. Soutien de Manuel Valls (il était présent lors de sa déclaration de candidature à Evry en décembre, à la maison de l’Amérique latine, dimanche pour les résultats du premier tour, ou encore aux côtés des jeunes soutiens de Valls mercredi), il a multiplié les tweets injurieux ces derniers mois, visant aussi bien les Portugais, les Asiatiques que les Algériens.

Tweet de Mohamed Sifaoui.
Tweet de Mohamed Sifaoui. - Capture d'écran
Tweet de Mohamed Sifaoui.
Tweet de Mohamed Sifaoui. - Capture d'écran
Tweet de Mohamed Sifaoui.
Tweet de Mohamed Sifaoui. - Capture d'écran
Tweet de Mohamed Sifaoui.
Tweet de Mohamed Sifaoui. - Capture d'écran

Ces prises de positions publiques n’ont pas dérangé l’association antiraciste Licra, que Sifaoui a rejointe en avril 2016.

« Une infime minorité, qui hurle plus fort que les autres, peut prendre en otage la majorité »

Début novembre 2016, le président de l’association, Alain Jakubowicz, a partagé la position de Clavreul et Sifaoui, attaquant dans un tweet « l’imposture qu’est le concept d’islamophobie ». « Ce terme est totalement connoté, détourné et utilisé à des fins politiques, pour stigmatiser toute personne qui critique l’islam radical. Il ne s’agit évidemment pas de minorer les véritables discriminations subies par nos compatriotes d’origine arabo-musulmane », explique-t-il à 20 Minutes.

Dans le cadre de son combat contre « les faux-amis de la laïcité », la Licra a organisé le 5 novembre un colloque sur ce thème, en partenariat avec le Comité Laïcité République (CLR) et l’hebdomadaire Marianne.

Parmi les personnalités invitées à s’exprimer ce jour-là, presque toutes sont des soutiens directs de Manuel Valls, dont Mohamed Sifaoui, ainsi que :

  • Patrick Kessel, président du CLR, ancien grand maître du Grand Orient de France, qui a suspendu sa participation à l’Observatoire de la laïcité après la polémique avec Jean-Louis Bianco, et qui reçoit Valls « presque chaque année » pour son « prix de la laïcité », remis en 2016 au député vallsiste Malek Boutih ;
  • Gilles Clavreul, le délégué interministériel en charge de la Dilcrah, qui intervenait en tant que membre du conseil d’orientation de la Licra.
  • Caroline Fourest, éditorialiste chez Marianne, ancienne de Charlie Hebdo très critique de l’islam, soutien officiel de l’ancien maire d’Evry. Celui-ci lui a rendu hommage lors de son débat avec Benoît Hamon (« Ma laïcité c’est celle de Caroline Fourest »). Comme Fourest, qui a accusé jeudi sur LCI le porte-parole de Benoît Hamon d’incarner « la complaisance claire et nette avec ceux qui sont pour [elle] les plus grands dangers vis-à-vis de la laïcité », Valls a déclaré le même jour sur Radio J que « quand Benoît Hamon s’en prend à des personnalités, en parlant de laïcité douteuse, et qu’il met dans le même paquet Alain Finkielkraut, Caroline Fourest ou Mohamed Sifaoui, là oui d’une certaine manière il fait référence à la campagne du CCIF [qui a porté plainte pour diffamation contre Gilles Clavreul après que ce dernier l’a accusé de ne pas avoir rendu hommage aux victimes de l’Hyper Casher de Vincennes en 2015], de cette organisation qui cherche à faire croire que dans notre pays il y a une islamophobie (…) d’Etat », ajoutant que « quand l’un de ses porte-parole, Alexis Bachelay, se réunit avec le CCIF pour dénoncer l’état d’urgence, on voit bien qu’il y a une ambiguïté insupportable » ;

    Bien qu’elle ait organisé ce colloque, la Licra et son président ne soutiennent officiellement personne dans cette primaire. Mais leur laïcité est-elle plutôt vallsiste ou hamoniste ? : « La laïcité, c’est la neutralité, définit Alain Jakubowicz. Elle n’a pas besoin d’autre qualificatif. On a l’impression que le personnel politique n’est pas suffisamment clair sur la question. La réponse de Benoît Hamon sur le café de Sevran interdit aux femmes, au cours du débat, est au mieux maladroite. Au pire elle relativise ce qui est intolérable. Les ennemis de la démocratie nous testent pour que l’on cède sur l’essentiel. C’est la limite de notre Etat de droit : une infime minorité, qui hurle plus fort que les autres, peut prendre en otage la majorité. »