Primaire de la gauche : «Le mot "peuple" n’entre pas du tout dans le cadre de pensée des candidats»

INTERVIEW Spécialiste de l’analyse du discours politique, Cécile Alduy décrypte le vocabulaire de Benoît Hamon et Manuel Valls…

Propos recueillis par Olivier Philippe-Viela

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Benoît Hamon et Manuel Valls lors du débat avant le second tour de la primaire de la gauche, le 25 janvier 2017.
Benoît Hamon et Manuel Valls lors du débat avant le second tour de la primaire de la gauche, le 25 janvier 2017. — Bertrand Guay/AP/SIPA

Le dernier débat de la primaire de la gauche entre Manuel Valls et Benoît Hamon a offert une opposition nette entre deux projets de société. Mais à quel point parlaient-ils au cœur de leur(s) électorat(s) ? Professeur de littérature à Stanford et membre du Cevipof (Centre de recherches scientifiques de Sciences Po), la chercheuse Cécile Alduy a publié le 19 janvier Ce qu’ils disent vraiment (Seuil), sous-titré « Les politiques pris aux mots ». Elle analyse pour 20 Minutes le champ lexical des deux prétendants à l’investiture socialiste lors de cet ultime débat.

Quels ont été les mots-clés des candidats ?

Chacun avait son verbe répété comme un fétiche. Benoît Hamon a parlé d’« anticiper », avec une projection dans l’avenir : « Je veux dessiner un futur désirable ». De l’autre côté, Manuel Valls voulait « accompagner », il se situait dans le vocabulaire du pragmatisme. Il y a derrière ça deux attitudes différentes vis-à-vis de la fonction qu’il brigue. D’un côté se dessine une espérance, un imaginaire de la société française là où elle devrait aller ; de l’autre côté, une vision plus gestionnaire, inscrite dans le moment présent, le mot « crédibilité » revenant en boucle chez Manuel Valls.

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Benoît Hamon s’est dit plus proche de Jean-Luc Mélenchon durant ce débat. Ont-ils des points communs dans les termes employés ?

Il n’y a pas tellement de recoupements, car ils ne parlent pas du tout de la même façon. Benoît Hamon est très calme, serein, tandis que Jean-Luc Mélenchon est dans l’emphase. Le second parle de « peur », d’« angoisse », de « souffrance » au travail, alors qu’Hamon aborde des situations concrètes sans dramatiser. Il y a des thématiques et des propos communs, mais pas la même rhétorique. Tous les trois, Valls compris, parlent des « inégalités », des « discriminations », de la « laïcité » aussi (plus au Parti socialiste que chez La France insoumise, d’ailleurs). Ils partagent un vocabulaire des valeurs, mais la grande différence est sur le mot « peuple ». Mélenchon le met en avant. C’est pour ça qu’on dit souvent de lui qu’il est « populiste », qu’il construit son discours sur l’opposition entre le peuple et les élites. C’est l’un de ses mots-clés, que l’on ne retrouve pas du tout dans le cadre de pensée de Benoît Hamon et Manuel Valls, qui parlent soit « des Français », soit de catégories spécifiques comme « les jeunes », « les agriculteurs », « les parents ». Le peuple n’est pas une catégorie structurante dans la bouche des deux candidats du PS.

Mais il s’agissait bien, au niveau sémantique, d’un débat de gauche ?

Complètement. Manuel Valls a répété la phrase « la gauche c’est » (le travail/la création de valeur, etc.). Il a martelé à la fois le mot « gauche » et les valeurs qui l’accompagnent. Hamon s’est toujours inscrit dans cet héritage, mais Valls, le soir du premier tour par exemple, utilisait un vocabulaire plus politiquement connoté à droite formé autour de « l’autorité », de « la sécurité », du « mérite », de « l’effort ». Il n’a pas autant mis en avant que d’habitude ces mots-là. Il a eu une attitude régalienne sur les questions de terrorisme, assez calme, volontariste bien sûr, mais sans dramatiser la situation, et sans faire autant qu’auparavant de procès en laxisme à Benoît Hamon. Il était dans une attitude de dialogue plutôt que de chef qui impose. Le tutoiement qui s’est engagé entre les deux faisait plus penser à un débat dans une sous-section du Parti socialiste, et était moins en phase avec la stature autoritaire qui a fait la marque de fabrique de Manuel Valls.

Où était la ligne de faille ?

Deux gauches s’opposent depuis un siècle. On a retrouvé cette confrontation historique : l’une qui se veut de gouvernement, réformiste, qui dit agir sur le réel maintenant, et une autre qui brandit des grandes idées pour l’humanité. Le revenu « universel » de Hamon, dans sa dénomination, affiche la mesure comme un grand pas en avant dans le progrès social. Il porte des mesures historiques et très symboliques, puisqu’il propose de changer carrément le rapport au travail, alors que la gauche de Valls s’inscrit dans le cadre existant pour le corriger, réparer les travers qu’il peut avoir.

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Quels mots n’ont pas été utilisés ?

On n’a pas du tout entendu parler de la « nation », mot très important pour Marine Le Pen et François Fillon, ni de la « liberté », rattachée aux projets libéraux économiquement d’Emmanuel Macron et du candidat Les Républicains. Le terme est passe-partout, mais il n’en a pas été question, il était remplacé par « égalité ». L’immigration, sujet de droite, n’a pas non plus été abordée. Le débat était vraiment ancré dans les thématiques et le vocabulaire de la gauche, ce qui n’était pas gagné avec la candidature de Manuel Valls.