Affaire Penelope Fillon: Travailler en famille au Parlement, une pratique fréquente et polémique

INSTITUTIONS Rémunérer des proches est une pratique habituelle au Parlement, la porte-parole de Fillon étant elle-même employée par son père sénateur…

Olivier Philippe-Viela

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François Fillon et sa femme Penelope le 25 novembre 2016 à Paris.
François Fillon et sa femme Penelope le 25 novembre 2016 à Paris. — Francois Mori/AP/SIPA

Fillon dans la tourmente. Le député de Paris et candidat Les Républicains à l’élection présidentielle est accusé ce mercredi par Le Canard enchaîné d’avoir offert un emploi fictif à son épouse Penelope en tant que collaboratrice à l’Assemblée nationale : d’abord dans le Sarthe entre 1998 et 2002, quand François Fillon en était député, puis au côté de son suppléant Marc Joulaud de juillet 2002 à août 2007, et enfin pendant six mois quand l’ex-Premier ministre a été élu à Paris, pour une rémunération totale d’environ 500.000 euros brut.

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« Je voudrais simplement dire que je suis scandalisé par le mépris et par la misogynie de cet article. Alors, parce que c’est mon épouse, elle n’aurait pas le droit de travailler ? Imaginez un seul instant qu’un homme politique dise qu’une femme, comme le dit cet article, ne sait faire que des confitures. Toutes les féministes hurleraient ! », a réagi mercredi François Fillon lors d’un déplacement en Gironde auprès d’Alain Juppé. Sauf que, comme le souligne Le Canard enchaîné, Penelope Fillon a souvent répété se tenir éloignée de la vie professionnelle de son mari, et une collaboratrice de Marc Joulaud à la même période que l’épouse du candidat déclare à l’hebdomadaire n’avoir « jamais travaillé avec elle ».

« C’est du foutage de gueule »

L’ancien président UMP de la chambre basse, Bernard Accoyer, a assuré qu’il ne s’agissait pas d’un emploi fictif, sur France Inter ce mercredi : « Penelope Fillon a toujours été à ses côtés, je l’ai souvent vue participer à ses travaux. Je l’ai vue dans de multiples circonstances, y compris à l’Assemblée nationale. » Le porte-parole du candidat, l’élu Thierry Solère, a également juré sur RFI que Penelope Fillon « a bien été la collaboratrice » du député de Paris.

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« C’est un sujet récurent dans les discussions entre collaborateurs parlementaires. Ce que dit Accoyer, c’est du foutage de gueule. Ce genre d’explication est drôle à entendre, même si c’est très difficile de le prouver », explique à 20 Minutes une ancienne assistante parlementaire d’un député LR, en charge des relations presse d’un des candidats pendant la primaire de droite.

Penelope Fillon aurait touché 3.900 euros brut mensuels de 1998 à 2001, 4.600 euros début 2002, puis 6.900 à partir de l’été 2002 et 7.900 en 2006, au côté de Marc Joulaud : comme il n’y avait plus de lien familial, l’épouse de François Fillon n’était plus soumise à la limite de rémunération à 50 % du montant total de l’indemnité de député, 9.561 euros par mois actuellement (devant servir en principe pour recruter trois collaborateurs en moyenne, cinq maximum). Quand elle redevient collaboratrice de son mari pendant six mois en 2012, Penelope Fillon retrouve justement un salaire de 4.600 euros, juste à la limite donc.

Le soupçon d’emploi fictif devra être tranché par la justice (le parquet national financier n’a pas tardé à ouvrir une enquête préliminaire), mais le cas de Penelope Fillon interroge sur l’habitude qu’ont prise beaucoup de parlementaires d’embaucher un membre de leur famille, ce qui est légal.

« Le recrutement familial est à la limite de la prise illégale d’intérêts »

« Sans même parler de recrutement fictif, le recrutement familial (souvent des gens sous-qualifiés et surpayés) est à la limite de la prise illégale d’intérêts, s’emporte Jean-Christophe Picard, le président de l’association de lutte contre la corruption Anticor. François Fillon profite du fait que la loi n’encadre pas grand-chose. Il faut une interdiction complète de cette pratique, car c’est compliqué de différencier emploi fictif, emploi de complaisance et emploi réel. On retombe sur la problématique du contrôle parlementaire, avec la manière dont ils utilisent leurs indemnités de représentation. On sait très bien qu’il y a des abus. »

Transparency International, autre association de lutte contre la corruption, est vigilante sur la question. Elsa Foucraut, responsable plaidoyer de l’ONG et ancienne assistante parlementaire de députés PS, détaille l’unique méthode de contrôle disponible : « Au moins 14 % des députés, un sur six, emploient un membre de leur famille, et ce chiffre est probablement en-dessous de la réalité, car les seules informations dont nous disposons sont les noms de famille pour faire le rapprochement. Mais si le nom de famille n’est pas le même, on peut ne rien voir. Il n’y a rien d’illégal en l’état actuel du droit, mais on recommande d’éviter cette situation, qui crée un soupçon de complaisance. »

René Dosière, député de l’Aisne et spécialiste de la gestion des finances publics, avance un pourcentage de 16 % de députés qui travaillent actuellement en famille : « Sur les 2.000 emplois de collaborateurs à l’Assemblée nationale, une centaine sont des proches. Ce n’est que 5 % du total », explique-t-il à 20 Minutes.

La porte-parole de Fillon elle-même rémunérée comme collaboratrice de son père

Les parlementaires sont obligés, depuis l’affaire Cahuzac et la mise en place de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique, de signaler l’embauche d’un collaborateur. Ce qui avait permis à Mediapart de relever dès la publication des premières déclarations d’intérêts en juillet 2014 que cette année-là, « au moins 115 députés (sur 577) ont salarié un membre de leur famille, en CDD ou CDI, sur un temps plein ou partiel. » Plus précisément, « 52 épouses, 28 fils et 32 filles de députés » ont été payés par l’argent public en 2014. Claude Bartolone, le président de l’Assemblée nationale, employait sa femme, comme Jean-François Copé, Bruno Le Maire (jusqu’en 2013 pour son épouse Pauline), Yves Jégo (UDI) ou Gilbert Collard (FN) entre autres, quand ce n’est pas le fils ou la fille embauchés en CDD voire CDI. Et en 2017 ? « 131 députés rémunèrent un membre de leur famille », selon Elsa Foucraut.

La pratique n’est pas réservée qu’à l’Assemblée nationale. Au Sénat, ils seraient plus nombreux encore en proportion. « 35 % », c’est le chiffre qui revient le plus souvent dans les discussions à la chambre haute, explique la collaboratrice d’un sénateur LR. « C’est une vraie polémique, y compris entre nous », ajoute-t-elle.

Par exemple, l’une des six porte-paroles de campagne de François Fillon, Florence Portelli, maire LR de Taverny dans le Val-d’Oise, cumule les fonctions puisqu’elle est également payée en tant qu' assistante de son sénateur LR de père, Hugues Portelli, élu du même département. Probablement la raison pour laquelle Florence Portelli « ne voit pas où est le problème » de l’affaire Penelope Fillon, comme elle s’en étonnait ce matin sur France Info.

Il y a aussi Jean-Claude Carle, sénateur LR de la Haute-Savoie, mis en examen le 30 novembre pour « détournement de fonds publics », également soutien de François Fillon, qui embauche son épouse Dominique en tant que collaboratrice. Liste non exhaustive.

« Je pense que les proportions sont les mêmes à gauche comme à droite, mais la jeune génération, bien qu’elle ne soit pas majoritaire au Parlement, tombe moins dans ces travers-là », précise l’ancienne collaboratrice LR à l’Assemblée nationale. Jean-Christophe Picard d’Anticor montre l’exemple du Parlement européen et des maires français : « Les députés européens ont interdiction de recruter un membre de leur famille. On pourrait tout à fait le réglementer en France. Il existe aussi une jurisprudence de la Cour de cassation qui interdit à un maire d’embaucher ses enfants, car c’est assimilé à une prise illégale d’intérêts. Si on considère qu’un maire ne peut pas recruter ses enfants, pourquoi un député pourrait embaucher sa femme ? Mais il faut encore démontrer la réalité de l’emploi fictif, ce qui n’est pas évident. Le cadre juridique aujourd’hui est insuffisant. »