«Le surnom "Roubaix capitale de l’abstention"’ est vécu comme un stigmate»

INTERVIEW Julien Talpin est chercheur au CNRS et spécialiste du vote à Roubaix. Une ville dans laquelle l'abstention s'élevait à plus de 30% à la dernière présidentielle...

Propos recueillis par Coralie Lemke

— 

A Roubaix, la participation aux élections est faible.
A Roubaix, la participation aux élections est faible. — A. DURET-LUTZ/FLICKR
Julien Talpin est spécialiste de l'abstention à Roubaix.

A Roubaix, les habitants se déplacent moins qu'ailleurs pour aller voter. A la présidentielle, les élections européennes ou même aux municipales, l'abstention atteint des taux très élevés. A l'approche de la présidentielle 2017 Julien Talpin, chercheur au CNRS et spécialiste du vote à Roubaix, décrypte les habitudes de vote de cette commune.

 

>> A lire aussi : Nord: Ils s’engagent pour tenter de faire baisser l’abstention électorale à Roubaix

Roubaix est l’une des villes où l’abstention est la plus forte en France. A quel scrutin vote-t-on le moins ?

Lors de la dernière présidentielle, en 2012, la participation était de 69 %. Un chiffre nettement plus fort qu’aux autres scrutins. Aux Européennes, en 2009, l’abstention grimpait à 79 %.

Cela engendre parfois des problèmes de représentation, comme en 2014, quand le maire a été élu par 8 % de la population, soit environ 7500 voix. Sur une commune de 94.000 habitants, cela pose la question de la légitimité du maire. Il n’a été choisi que par une infime partie de la commune.

>> A lire aussi : Elections: «13 millions de personnes sont gênées en France dans leur droit de vote»

Comment peut-on expliquer un taux d’abstention si élevé ?

Les niveaux de revenus et d’éducation figurent en première ligne. Plus on est précaire, moins on est éduqué et moins on vote. Ajouté à cela, la population de Roubaix est très jeune. Or les personnes jeunes ont des habitudes de participation plus faibles que les autres. Enfin, la ville compte aussi beaucoup de citoyens français issus de l’immigration. Encore une population dans laquelle on vote moins.

Depuis quand la situation s’est-elle dégradée ?

Dans les années 70, le taux de vote à Roubaix se situait dans la moyenne française. La vie militante était même très riche, avec un Parti socialiste et un Parti communiste qui avaient beaucoup de succès. Mais depuis, les milieux populaires sont démoralisés.

Est-ce l’offre politique qui ne convient pas aux habitants ou ont-ils simplement moins d’intérêt pour la chose politique ?

Ce qui ressort de mes travaux, c’est une forte résignation démocratique et notamment une forte déception face aux promesses non tenues. En 2012, François Hollande avait fait un score important à Roubaix. Mais aujourd’hui, la désillusion est palpable. Le système politique suscite même de la colère. Le sentiment dominant, c’est que les prochaines élections ne changeront pas grand-chose au quotidien.

Dans quelle mesure les pouvoirs publics agissent-ils pour faire évoluer la situation ?

Il y a eu de grandes campagnes d’affichage, des courriers envoyés dans les boîtes aux lettres… Mais ce travail de communication n’est pas assez important. Il porterait ses fruits uniquement si une action était menée en profondeur. Là, ce sont des mesures ponctuelles. Ce qu’il faut, c’est tout un travail d’éducation.

Quel rôle joue la vie associative dans ce contexte ?

Beaucoup d’initiatives sont menées. Les associations font un travail à l’approche des élections pour valoriser l’acte de vote et inciter les gens à s’inscrire sur les listes. Je me souviens de commerces qui ont mené des actions comme un kebab ou un livre gratuit si on était allé voter. En tout cas, le surnom ‘’Roubaix capitale de l’abstention’’ est vécu comme un stigmate.

Mais ces actions citoyennes n’ont pas pu prendre le relais. Beaucoup d’associations sont dans la grande précarité pour mener leurs actions. Elles n’ont plus de locaux, plus de subventions. Pourtant, il n’y a que ça qui paye : réinsérer le politique dans le quotidien.