Pourquoi certains politiques français ont-ils des liens troubles avec le Qatar?

LIVRE Dans «Nos très chers émirs»* paru ce jeudi en librairie, Christian Chesnot et Georges Malbrunot, affirment qu'il existe des collusions entre certaines personnalités politiques françaises et le Qatar...

Delphine Bancaud

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L'émir du Qatar Cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani à Doha le 9 décembre 2014
L'émir du Qatar Cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani à Doha le 9 décembre 2014 — Marwan Naamani AFP

Un ouvrage qui fait l’effet d’une bombe. Dans Les personnaNos très chers émirs* paru ce jeudi en librairie, les deux journalistes spécialistes du monde arabe, Christian Chesnot et Georges Malbrunot, affirment que certaines personnalités politiques françaises entretiennent des liaisons dangereuses avec le Qatar. 20 minutes décortique les zones d’ombres de leurs relations.

De quoi accuse-t-on une partie de classe politique vis-à-vis du Qatar ?

Nos très chers émirs affirme que certaines personnalités politiques se sont montrées trop complaisantes avec ce pays, en échange d’avantages en nature pour eux ou de gains pour l’Hexagone (investissements du pays dans nos entreprises, conclusion de contrats, subventions de projets municipaux…) Sur France Inter ce jeudi, Christian Chesnot a résumé cette relation intéressée : « l’ambassade du Qatar à Paris, c’était tout à la fois un distributeur de billets de 500 euros, une agence de voyages et la boutique du père Noël ». Les personnalités montrées du doigt sont issues de différents partis, de droite comme de gauche. « Si ces relations ambiguës sont transpartisanes, c’est que le Qatar a intérêt à prendre des parts symboliques dans tous les partis, notamment en raison des alternances politiques au pouvoir », souligne Haoues Seniguer, maître de conférences en science politique à l’Institut d’études politiques de Lyon.

Des révélations qui n’étonnent pas Haoues Seniguer : « Ce n’est pas surprenant, car la relation proximale entretenue entre les politiques et le Qatar est de notoriété publique. Et les premiers peuvent avoir aussi bien des intérêts personnels que politiques à entretenir de bons rapports avec cet émirat », indique-t-il. Un avis partagé par Nabil Ennasri, directeur de l' Observatoire du Qatar : « Que le Qatar fasse l’objet de sollicitations est logique quand on connaît sa puissance financière. Pour un ministre par exemple, c’est toujours une bonne chose d’annoncer que l’on a conclu un contrat de vente pour un Rafale avec cette monarchie du Golfe. Par ailleurs, ce pays étant un acteur géopolitique important, certains hommes politiques cherchent à s’en faire un allié », indique-t-il.

Pourquoi le Qatar aurait-il besoin de « graisser la patte » des Français ?

« Le Qatar a eu besoin de redorer son image après les soupçons qui ont pesé sur lui de financer directement ou indirectement des mouvements radicaux. Il a toujours été suspecté d’acheter de l’influence, accusation qui lui colle à la peau, mais qui épargne de nombreux autres Etats. », observe aussi Nabil Ennasri. « En entretenant une relation privilégiée avec des hommes politiques français, le Qatar apparaît comme l’ami des puissants », estime aussi Haoues Seniguer. « C’est aussi le moyen de désactiver l’appareil critique en France à son égard. Ce qui a contribué à rendre presque invisibles ses pratiques sociales et peu démocratiques (esclavage de main-d’œuvre asiatique, peinde mort..) et à passer sous silence son activisme en Syrie », poursuit-il.

Quelles conséquences pourraient avoir ces allégations sur la scène politique?

Plusieurs personnes citées dans le livre ont annoncé ce jeudi leur intention de poursuivre en justice les auteurs du livre pour diffamation. De leurs côtés les deux journalistes affirment n’avoir publié que les noms de ceux pour lesquels ils possèdent des éléments probants, à savoir « des sms, des lettres, des témoignages à Paris et à Doha », a indiqué ce jeudi Christian Chesnot sur France Inter. Mais selon Haoues Seniguer, cet ouvrage pourrait avoir des répercussions plus importantes : « elles risquent d’impacter fortement la vie politique, car elles laissent penser que la classe politique est corrompue. Une généralité qui est forcément inexacte. Le grand gagnant de cette polémique sera au final le Lien : FN», anticipe-t-il.

Cette situation va-t-elle perdurer ?

Le nouvel ambassadeur du Qatar en France, Meshal Bin Hamad Al Thani refuserait d’être aussi généreux que son prédécesseur. Les auteurs racontent « trois ans après son arrivée à Paris, il semble las de toutes ces pratiques ». Ils citent aussi les propos de l’ambassadeur : « Je n’ai jamais vu cela, auparavant ! J’ai fréquenté des politiques partout ; mais aucun ne s’est comporté comme certains Français, aucun ne m’a demandé de l’argent aussi abruptement, comme si c’était naturel, comme si on leur devait quelque chose ! On n’est pas une banque ».

*Nos très chers Émirs", publié chez Michel Lafon, par Christian Chesnot et Georges Malbrunot.