Supprimer l’ENA, un serpent de mer très politique

FORMATION Nombre de personnalités politiques de gauche comme de droite ont appelé à la suppression de l’Ecole nationale d'administration (ENA), sans succès…

Anne-Laëtitia Béraud

— 

Illustration d'élèves de l'ENA, le 24 septembre 2009 à Paris.
Illustration d'élèves de l'ENA, le 24 septembre 2009 à Paris. — DURAND FLORENCE/SIPA

Sus à l’ENA ! Bruno Le Maire, candidat à la primaire à droite, a annoncé ce jeudi vouloir supprimer la prestigieuse école nationale d’administration s’il est élu. Le député Les Républicains estime dans Le Parisien que l’institution créée en 1945 doit être « supprimée et remplacée par une école d’application (…) à laquelle les hauts fonctionnaires les plus méritants pourront avoir accès au bout de dix ans pour leur permettre de franchir une nouvelle étape dans leurs parcours professionnels ».

Toujours décriée, jamais supprimée

Cette critique de l’ENA est ancienne : Jean-Pierre Chevènement la décriait (déjà) en 1967 dans L’Énarchie ou les Mandarins de la société bourgeoise. L’énarque Jacques Chirac pendant sa campagne en 1995, les libéraux Louis Giscard d’Estaing en 2002 et Hervé Novelli en 2003, le député centriste Michel Zumkeller en 2015, l’ancien directeur du Crédit Lyonnais Jean Peyrelevade en mars 2016, tous ont appelé à réformer ou supprimer l’ENA.

La reproduction sociale des élites, la déconnexion avec la réalité, les coûts exorbitants de scolarité, le manque d’ouverture sur le privé, le conformisme et le sens de l’intérêt général en berne des élèves représentent les critiques les plus fréquentes.

Celle-ci varierait aussi selon la couleur politique du détracteur. « A gauche, on critique généralement la reproduction sociale, à droite le manque de pragmatisme, quand les extrêmes ciblent les élites », résume Jean Garrigues*, professeur d’histoire contemporaine à l’université d’Orléans et à Sciences-Po.

« Critiquer l’ENA est tactique avant chaque élection »

Mais si aucun responsable politique n’a supprimé la prestigieuse école jusqu’à maintenant, c’est peut-être que sa condamnation est avant tout un argument politique (voire électoraliste ?).

Dans les locaux de l’ENA à Strasbourg, ce jeudi, la ministre de la Fonction publique Annick Girardin a estimé que la proposition de Bruno Le Maire est « une mesure démagogique plutôt qu’une proposition réfléchie ». « Tous les candidats, quand ils n’ont rien à dire, veulent supprimer l’ENA », a par ailleurs estimé sur Europe 1 Jean-Louis Debré, ancien président constitutionnel et fils de Michel Debré, qui a participé à la fondation de l’ENA en 1945.

« Critiquer l’ENA est tactique, et revient avant chaque élection depuis une petite quarantaine d’années », relativise Christian Delporte, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. « Cette école est un symbole facile à attaquer car elle forme l’élite de l’administration et nombre de politiques. Or, le rejet des élites est toujours plus partagé dans la société », souligne cet ancien membre de jury à l’ENA.

Cibler cette institution alors que la France pullule de grandes écoles n’a pas de sens selon Christian Delporte. « L’ENA n’est en soi pas la question. Une réforme de tout le système, avec Polytechnique, Centrale Supélec, HEC et l’ENA au profit des universités serait bien plus audacieuse. Mais elle a bien peu de chances de voir le jour actuellement », suppose l’historien.

« Elle reste cependant armée pour s’adapter »

Selon Christian Delporte, cette institution n’est pas coupable de tous les maux dont ses détracteurs l’accablent. « Laquestion de l’uniformité ne vient pas de l’école elle-même, mais des élèves. Plus que l’unité sociale, qui existe, c’est la pensée unique parmi ces élèves qui est un problème. Les esprits sont déjà formatés durant leur cursus à Sciences-Po et les prépas à l’ENA », souligne l’universitaire.

Un commentaire nuancé par Jean Garrigues, lui aussi ancien membre de jury du concours interne de l’ENA, qui sélectionne des personnes déjà en poste. « Contrairement au concours externe où le profil des étudiants est en effet homogène, il y avait une grande diversité de profils au concours interne, avec des âges de 25 à 40 ans », détaille-t-il.

L’ENA a au contraire de beaux jours devant elle, poursuit Jean Garrigues : « malgré certains archaïsmes, dont le classement de sortie des énarques, elle reste armée pour s’adapter et affronter l’avenir. »

*Auteur de Elysée Circus, éd. Tallandier, 19,90 euros