Affaire Denis Baupin: Le sexisme, une question de génération?

POLITIQUE On a posé la question à de jeunes militants ou responsables politiques...

Nicolas Beunaiche

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Le député Denis Baupin (EELV), le 24 janvier 2014 à l'Assemblée nationale à Paris
Le député Denis Baupin (EELV), le 24 janvier 2014 à l'Assemblée nationale à Paris — Thomas Samson AFP

L’affaire Denis Baupin aura au moins eu le mérite de libérer la parole. Dans la foulée des révélations de Mediapart et France Inter sur les agressions sexuelles qu’aurait commises le vice-président écologiste de l’Assemblée nationale, de nombreuses femmes ont brisé le silence pour dénoncer le sexisme en politique sous toutes ses formes. Parmi elles, la jeune élue Les Républicains Aurore Bergé, qui a publié sur son compte Facebook un message fustigeant les réactions machistes de certains élus. Avant d’évoquer, sur Twitter, « une question de génération ».

La théorie est séduisante : les hommes politiques seraient donc plus enclins au sexisme, à des degrés divers, s’ils sont âgés de 50, 60 ou 70 ans… Pour Jean Dalbard, un militant socialiste de 27 ans qui fait aujourd’hui partie de la commission économie du PS dans le 10e arrondissement de Paris, cela se tient. « A chaque fois qu’on entend parler de comportements de beaufs, ils concernent des apparatchiks qui n’ont que la politique dans leur vie », dénonce-t-il. Toutefois, plus que l’âge en soi, c’est surtout la longévité au pouvoir qui donnerait aux hommes un sentiment d’impunité, selon lui. « Les rumeurs qui circulent portent toujours sur des élus installés depuis longtemps, qui ont leur réseau et peuvent s’assurer d’une omerta », poursuit celui qui s’est engagé en 2007.

La violence n’a pas d’âge

Pour autant, les jeunes sont-ils exempts de tout reproche ? A ses yeux, « le respect de la femme est en tout cas davantage ancré chez la jeune génération ». « Aujourd'hui, les jeunes hommes sont moins machistes car ce n'est plus dans leur éducation, confirme Tiphaine Armand, 22 ans, membre des Jeunes UDI. Je pense que les futurs députés ne feront plus le bruit de la poule si une députée descend les escaliers dans l'hémicycle... » « Nous sommes plus sensibles au sujet du sexisme car on a grandi avec l’idée que la politique n’est pas qu’une affaire d’hommes, estime lui aussi Hugo Touzet, 23 ans, élu (PCF) à la mairie du 18e arrondissement. Cela ne veut pas dire que le machisme et le harcèlement ne sont le fait que de la génération de Denis Baupin, mais je pense qu’au moins, nous sommes plus attentifs à ne pas répéter ces agissements. »

Les statistiques ne plaident pourtant pas en faveur des plus jeunes. « La population la plus concernée par les violences conjugales, par exemple, reste les 18-25 ans », rappelle ainsi Eléonore Stévenin, membre du conseil d’administration d’Osez le féminisme. Quant aux agressions à caractère sexuel de manière générale, les études sur l’ensemble de la société montrent que « les agresseurs sont issus de toutes les couches sociales et ont tous les âges », précise-t-elle. Pourquoi donc serait-ce différent en politique, même quand il s'agit simplement de mots ?

Une spécificité française ?

Ancien président des Jeunes UMP, Stéphane Tiki, 28 ans, balaie la question générationnelle pour pointer du doigt un « problème d’éducation ». Enzo Poultreniez, lui, va plus loin. Si l’argument générationnel ne tient pas non plus aux yeux de ce membre du Conseil fédéral d’Europe-Ecologie-Les Verts âgé de 27 ans, c’est que pour lui, le problème est davantage « systémique ». « Le Parlement est encore aujourd’hui un haut lieu de sexisme, tranche-t-il. Je pense vraiment que la drague lourde, qui s’assimile vite à du harcèlement, est une forme d’attribut du pouvoir, une façon d’affirmer sa virilité. »

Et l’écologiste de rappeler les « exploits » de certains parlementaires, quel que soit leur âge, capables d’insultes sexistes ou de cris d’animaux. « Le pouvoir et l’entre-soi politique contribuent au sentiment d’impunité chez ces hommes, ajoute-t-il. Ils font la loi mais se sentent au-dessus des lois, vis-à-vis des femmes mais pas seulement. » Une spécificité française, selon lui. « Quand on regarde ailleurs en Europe, on se rend compte du fossé, analyse-t-il. Il n’y a qu’en Italie que l’on voit des choses similaires… »

Un constat qui n’incite pas vraiment à l’optimisme, et pourtant… « Je perçois tout de même une évolution », poursuit-il. « D’abord, le personnel politique se féminise, même lentement, énumère-t-il. Et puis la parole sexiste est moins tolérée : j’ai moi-même été témoin de plusieurs remises en place de militants après des remarques déplacées en public. » « Dans l'affaire Baupin, le fait que des femmes aient parlé, que les médias aient relayé leur parole ou encore que Claude Bartolone ait réagi rapidement rend plutôt optimiste », confirme Eléonore Stévenin. Les jeunes n’y sont peut-être pas pour grand-chose, mais ce sont eux qui en bénéficieront.