Affaire Baupin: Pourquoi l'omerta sur le harcèlement sexuel en politique persiste

POLITIQUE Il a fallu attendre de longs mois pour que l’affaire Denis Baupin éclate publiquement…

Thibaut Le Gal

— 

Denis Baupin, le 30 novembre 2013 à Caen.
Denis Baupin, le 30 novembre 2013 à Caen. — Alain ROBERT/APERCU/SIPA

Cinq ans après l’affaire DSK, l’omerta perdure. Des élues écologistes, dont la porte-parole d’EELV Sandrine Rousseau, ont dénoncé dans une enquête de Mediapart et France Inter, des comportements de « harcèlement » ou d'« agression sexuelle » de Denis Baupin. Le mari de la ministre du Logement Emmanuelle Cosse a démissionné de son poste de vice-président de l’Assemblée nationale mais conteste les accusations. L’épisode a scandalisé la classe politique ce lundi mais au sein du parti écologiste, le bruit courrait depuis quelque temps.

« Lorsque je suis entrée au parti [en 2011], il y avait déjà des rumeurs sur son comportement. On me disait qu’il ne serait jamais ministre car il traînait beaucoup de casseroles », confie la sénatrice EELV Esther Benbassa, précisant qu’« il n’y avait pas de preuves ». Pourquoi l’affaire n’éclate seulement qu’aujourd’hui ?

« Il y a une loi du silence »

« Il y a une loi du silence. Les femmes ont encore des batailles à gagner : nous sommes minoritaires dans les partis et certains hommes machistes se sentent au-dessus des lois », regrette Esther Benbassa. « Il est aussi très difficile de dénoncer quelqu’un que vous voyez tous les jours. Il y a le risque que ça se retourne contre vous, d’être traitée de mythomane, les conséquences politiques… ».

En dehors du parti écologiste, d’autres femmes dénoncent cette omerta. « Ce n’est pas liée qu’à la politique, mais à tous les milieux de pouvoir, qui concentrent de façon majoritaire des hommes », avance la porte-parole LR Valérie Debord. « Quand vous êtes une femme pour 10 hommes, c’est beaucoup plus difficile de parler. Certains pays du Nord ont dépassé ce problème avec plus de parité. Le côté positif, c’est que c’est générationnel et donc amené à disparaître avec la nouvelle génération d’hommes politiques ».

« La crainte de se poser en victime dans un lieu de pouvoir »

« Les victimes se taisent par crainte de perdre leur travail car il y a souvent une relation de subordination entre l’homme et la femme », ajoute Rama Yade, auteur d’une Anthologie regrettable du machisme en politique. « Le système crée cette loi du silence car il y a une crainte de dire du mal de son parti et de se poser en victime dans un lieu de pouvoir ».

>> A lire aussi : Affaire Denis Baupin: «La parole doit se libérer pour que cesse l’omerta», estime Rama Yade

« Les femmes qui brisent le silence sont très courageuses. Quand on est victimes de harcèlement sexiste ou sexuel, il y a toujours une remise en question », déplore la députée PS Marie Le Vern, auteur de plusieurs tribunes dénonçant le sexisme politique. « Il est difficile de se déclarer victime quand on est une personnalité publique et en politique où les codes sont masculins : apparaître victime, c’est malheureusement apparaître faible ». Marie Le Vern poursuit. « Ce qui est très grave, si les faits sont avérés, c’est qu’un certain nombre de personnalités politiques étaient au courant mais n’ont rien dit… »

« S’il n’y a pas de plainte, le parti ne peut rien faire »

« Ces agissements sont connus depuis longtemps. Les militantes m’en ont parlé dès 2004, et les directions successives n’ont rien fait », assure la politiste Vanessa Jérome, qui fait écho d’un « DSK des Verts » dans une note universitaire en 2011. « Il existe pourtant une charte des valeurs. Le parti aurait pu utiliser tout un tas de moyens pour mettre à distance l’élu qui ne la respecte pas, notamment lors des investitures ».

Comment expliquer ce silence des dirigeants ? « S’il n’y a pas de plainte, de mains courantes, ou de paroles directes, que cela reste au stade des rumeurs, le parti ne peut rien faire », répond Julien Bayou, porte-parole du parti. « Dès que j’ai été au courant, j’ai encouragé les personnes concernées à en parler. C’est la seule manière qu’on a de s’attaquer au problème », poursuit-il.

« On salue le courage des militantes qui ont brisé cette loi du silence », explique Elise Lowy, secrétaire nationale adjointe EELV. « Nous voulons maintenant mettre en place des structures pour aider à la libération de la parole en accompagnant les victimes vers des associations spécialisées pour les soutenir dans des éventuelles démarches juridiques ».