VIDEO. Manif contre la loi Travail: Pourquoi de telles violences?

CONTESTATION De nombreux incidents ont éclaté en marge des manifestations contre la loi El Khomri ce jeudi…

Romain Scotto

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Véhicules incendiés lors de la manifestation contre la loi travail le 28 avril 2016 à Paris
Véhicules incendiés lors de la manifestation contre la loi travail le 28 avril 2016 à Paris — LOIC VENANCE AFP

A chaque nouveau rassemblement contre la loi El Khomri, son lot de débordements. Voitures brûlées, abribus saccagés, vitrines éventrées, et plus grave, de nombreux blessés. A l’heure de dresser un bilan, les autorités ne se contentent plus de compter le nombre de manifestants mais bien de comptabiliser le nombre de personnes interpellées ou hospitalisées. Paris, Nantes, Rennes, Lyon sont les principales villes ayant connu des affrontements entre manifestants, casseurs, et policiers. Un jeune homme a notamment été touché à l’œil à Rennes par un tir de flash ball, tandis qu’un policier a été victime d’un traumatisme crânien après avoir reçu un projectile.

Au total, le ministère de l’Intérieur fait état de « 24 policiers ou gendarmes blessés, dont 3 très grièvement à Paris » et de « 124 interpellations » dans tout le pays. Un bilan qui confirme le caractère houleux du mouvement social actuel. Comment l’expliquer ? D’un point de vue politique, deux visions s’opposent. Ceux qui, comme les membres du gouvernement, dénoncent la furie des casseurs profitant de la présence des forces de l’ordre pour exprimer leur violence gratuite. Manuel Valls a ainsi condamné dans un tweet les agissements « d’une minorité d’irresponsables. Ils devront rendre des comptes devant la justice. Soutien aux policiers.  »

La responsabilité des organisateurs

En développant son idée, il pointe aussi la responsabilité des organisateurs des manifestations, donc les syndicats, pas assez rigoureux dans la mise en place d’un service d’ordre adapté. « Quand on organise une manifestation, elle doit être encadrée, maîtrisée, et à l’évidence aujourd’hui cette organisation et cette maîtrise n’existent pas  ». Une volée reprise par le secrétaire général d’Unsa Police, Philippe Capon. Selon lui, « des casseurs s’infiltrent et les services d’ordre étudiants sont inopérants.  »

De leur côté, les syndicats analysent différemment la situation.Le président de l’UNEF, William Martinet, a certes condamné les violences. Mais il dénonce en même temps l’« usage disproportionné de la force par la police  ». Les charges abusives des CRS, tirs de Flash-Ball ou l’usage de grenades lacrymogènes injustifiés, nourriraient en retour l’excitation des casseurs. Pour une partie de l’extrême gauche, le gouvernement est directement responsable de ces dérapages. « Ce que je dénonce, c’est la stratégie qui consiste à mettre un dispositif policier qui crée les conditions de ce qui est en train de se passer ensuite, avec en effet des affrontements. Le gouvernement a compris qu’il allait y avoir du monde dans la rue, donc ce qui l’intéressait c’est que ça se termine mal », clame Olivier Besancenot.

Deux types de casseurs

Cité par Le Monde, le chercheur Christian Mouhanna, indique que « plus les manifestations durent, plus existe le risque de se trouver face à des gens désireux d’affrontements, des étudiants tentés de les rejoindre et des forces de police agacées qui peuvent déraper  ». Sous les cagoules se cacheraient de jeunes hommes, précaires, libertaires, ou anarcho autonomes, selon une description policière. Quelques jeunes issus de banlieue viendraient s’y agréger. Olivier Cahn, chercheur au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales, observe quant à lui deux types de groupes : « les groupes autonomes habillés en noir, les Black Blocs, organisés, qui apparaissent à l’avant du cortège pour en découdre avec les policiers. (…) Et des casseurs, constitués de gamins qui descendent de la périphérie de Paris ou Lyon. » Inspirés de techniques de violences urbaines élaborées en Allemagne dans les années 80, ils chercheraient à montrer que l’Etat ne tient pas la rue.

Pour les forces de l’ordre, ceux-ci profiteraient aussi des consignes de retenue distillées aux policiers, surtout lorsqu’il s’agit d’une manifestation de jeunes. « Le politique craint une nouvelle affaire Malik Oussekine [étudiant mort sous les coups de policiers pendant une manifestation en 1986] », indique Patrice Ribeiro,  du syndicat Synergie Officiers, pour qui « les casseurs le savent et s’enhardissent, ils sont maintenant en tête de cortège ». A l’inverse, pour Olivier Cahn, « ce qui est nouveau c’est la manière dont l’Etat gère ces manifestations avec des nouvelles formes de maintien de l’ordre plus viriles. Ce qui provoque plus de confrontations. » Deux lectures du problème totalement différentes.

La droite et l’extrême droite réclament davantage

Et si le gouvernement durcit le ton face aux violences, la droite et l’extrême droite réclament davantage. Le député Les Républicains Eric Ciotti a demandé vendredi « très clairement l’interdiction des manifestations, l’interdiction de Nuit debout », accusant le gouvernement de faire « preuve d’une mansuétude coupable ». Louis Aliot, l’un des vice-présidents du Front national, a lui aussi dénoncé sur LCI « une mansuétude complice » du gouvernement, réclamant, comme Florian Philippot dès jeudi soir, la dissolution des « groupes d’extrême gauche ».

Mais, s’il a fermement condamné les violences, le gouvernement entend bien défendre la liberté de manifester. « Dans notre pays, même en état d’urgence, le droit de manifester est un droit constitutionnel », a rappelé Manuel Valls, tandis que Bernard Cazeneuve dénonçait « l’outrance » de « ceux qui essaient d’instrumentaliser ce contexte à des fins politiques en proposant qu’on interdise tout ».