La face cachée du Quai d’Orsay: Affaires juteuses et entre-soi

COULISSES Dans son ouvrage sur le ministère des Affaires étrangères, le journaliste Vincent Jauvert révèle une institution « à la dérive »…

Anne-Laëtitia Béraud

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L'ancien ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius et le ministre de la Défense saoudienne, le prince Mohammed Bin Salman, le 24 juin 2015 au Quai d'Orsay.
L'ancien ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius et le ministre de la Défense saoudienne, le prince Mohammed Bin Salman, le 24 juin 2015 au Quai d'Orsay. — Remy de la Mauviniere/AP/SIPA

Une culture de l’entre-soi peu soucieuse de transparence. Privilèges d’une nomenklatura diplomatique, impunité, malversations, copinage entre diplomates et avec les entreprises sont détaillés par Vincent Jauvert dans son ouvrage La face cachée du Quai d’Orsay, enquête sur un ministère à la dérive (éd. Laffont)*. Le journaliste d’investigation s’est appuyé sur une centaine de témoignages et des documents confidentiels pour mener l’enquête. Retour sur quelques bizarreries d’un ministère « à la dérive »…

Soupçon de détournement de fonds

L’ambassadeur en Espagne, Bruno Delaye, est épinglé dès le début de cet ouvrage. L’auteur relate qu’à l’été 2012, de mystérieuses factures arrivent à la direction de l’administration du ministère. Elles révéleraient que l’ambassadeur, ami d’une pléiade d’artistes comme de François Hollande, se fait rémunérer la location de l’ambassade à Madrid. Le détournement de fonds pourrait avoir atteint 91.000 euros. A la fin d’une discrète enquête, l’ambassadeur ne reçoit qu’un blâme, alors qu’il aurait pu être radié, relève le journaliste.

Tricheries et harcèlement

L’ouvrage fourmille d’anecdotes telle que ce couple, dont l’homme est diplomate, qui frauderait sur les notes de frais, ou de surprenantes « disparitions » d’objets de valeur dans les représentations diplomatiques. Le Quai d’Orsay fermerait aussi les yeux sur les petits arrangements avec les frais alloués aux ambassadeurs, qui atteignent, selon les postes, entre 10.000 euros et 200.000 euros par an. « Jusqu’en 1999, il était on ne peut plus simple de grignoter quelques milliers d’euros chaque année », confie même un diplomate au journaliste.

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Un salaire parfois plus important que celui du chef d’Etat

Parmi les plus secrets du Quai d’Orsay, figurent les revenus réels des ambassadeurs. « Si nous disons la vérité, nos compatriotes constateront que presque tous les ambassadeurs gagnent effectivement plus que le chef de l’Etat », confie un haut responsable du ministère des Affaires étrangères au journaliste. Outre un « appointement de base », les diplomates touchent des indemnités de résidence qui s’avèrent rondelettes. « Les représentants en Afghanistan, en Irak et au Yémen sont aujourd’hui les mieux rémunérés avec environ 29.000 euros net par mois, dont 24.000 d’indemnité de résidence exonérée d’impôts (…)»

Les diplomates femmes pas toujours bien vues

Nombre de diplomates hommes se disent « dégoûtés » par les récentes promotions de leurs collègues féminines. Selon eux, « les promues sont trop jeunes, trop inexpérimentées, et n’ont été choisies qu’en raison de leur sexe », relate l’auteur, qui ajoute que les « mâles du Quai d’Orsay n’admettent toujours pas l’intrusion des femmes dans ce qui a été leur chasse gardée (…) pendant quatre siècles (…)»

*La face cachée du Quai d’Orsay, de Vincent Jauvert, Ed. Robert Laffont, 306 pages. 20 euros.