Suicide des agriculteurs: Comment prévenir le passage à l'acte?

SOCIAL Les exploitants crient chaque jour leur détresse au Salon de l’agriculture, qui se déroule jusqu’à dimanche à Paris…

Delphine Bancaud
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Des agriculteurs bretons plantent des croix en souvenir de leurs confrères qui se sont suicidés, le 11 octobre 2015 à Sainte-Anne-d'Auray,
Des agriculteurs bretons plantent des croix en souvenir de leurs confrères qui se sont suicidés, le 11 octobre 2015 à Sainte-Anne-d'Auray, — JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP

« Je suis éleveur, je meurs ». Ce slogan s’étale sur des t-shirts ou des banderoles au Salon de l'agriculture pour signifier la détresse de nombreux agriculteurs. Un abattement moral qui pousse certains à mettre fin à leurs jours. Selon l’Institut de veille sanitaire, près de 200 agriculteurs se suicident ainsi chaque année. « Et étant donné l’ampleur de la crise agricole actuelle, le risque de suicide augmente », s’inquiète Pascal Cormery, président de la Caisse centrale de la MSA (Mutualité sociale agricole). D’autant que beaucoup d’agriculteurs ne vont jamais consulter un médecin traitant, ce qui permettrait pourtant de prévenir cette escalade.



Selon Pascal Cormery, les éleveurs laitiers et de bovins sont la population la plus à risque et certaines régions sont particulièrement touchées par ce fléau, comme la Bretagne et les Pays de la Loire. « Le passage à l’acte résulte souvent d’un engrenage : l’agriculteur étant souvent endetté, il est en conflit avec son associé ou rencontre des difficultés dans sa famille. Il se sent seul, est épuisé. Il risque de perdre sa ferme et ne supporte pas l’idée de s’en séparer et de ne pas pouvoir la transmettre à ses enfants. », constate Véronique Louazel, chargée d’études à l’association Solidarité Paysans. « Et le fait que ce métier allie passion et famille amplifie les crises », note de son côté Luc Smessaert, vice-président de la FNSEA (fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles).

Des cellules de prévention depuis 2011

Pour tenter d’endiguer le fléau, Bruno Lemaire, alors ministre en charge de l’Agriculture, a confié en 2011 à la MSA la mise en œuvre d’un plan de prévention du suicide dans le monde agricole. Dans ce cadre les 35 caisses de la MSA ont créé des cellules de prévention du suicide. « Celles-ci sont pluridisciplinaires, car elles réunissent à la fois des médecins, des psychologues, des travailleurs sociaux, ce qui permet une approche globale de la situation de l’agriculteur », décrit Estelle Maillard, responsable adjoint action sanitaire et sociale de la MSA des Côtes Normandes. En 2014, ces structures ont accompagné 1.000 agriculteurs et leurs familles.


Agriculture : la profession de plus en plus touchée par les suicides

Concernant les problèmes financiers de l’agriculteur, un diagnostic de son exploitation est d’abord établi : « Soit elle est viable, et l’on va rechercher une solution avec les banques et les fournisseurs. Soit elle ne l’est pas et l’on accompagne l’agriculteur vers une autre vie », décrit Pascal Cormery. Des aides financières d’urgence sont parfois octroyées par la MSA ainsi qu’un accompagnement administratif pour obtenir d’autres aides sociales (RSA, aide de la région…). « Des départs en vacances sont aussi parfois financés pour permettre à l’agriculteur et sa famille de se reconstruire », ajoute Pascal Cormery. Mais ce n’est pas tout : « La MSA accompagne aussi certains agriculteurs vers une reconversion en finançant certaines formations », indique Estelle Maillard.

Un numéro d’appel anonyme

Parallèlement, la MSA a mis en place en 2014 un numéro d’écoute téléphonique national*, Agri’écoute pour répondre aux appels aux secours. « Ils ont besoin d’être écoutés avant d’être orienté si besoin est vers une cellule de prévention », explique Pascal Cormery. Une aide qui est de plus en plus sollicitée, car en 2015, ce numéro anonyme a reçu 1.003 appels et rien qu’au mois de janvier 2016, 250.



Sur le terrain, des associations et les syndicats professionnels volent aussi au secours des agriculteurs en détresse. C’est le cas des 1.000 bénévoles (agriculteur en retraite ou en exercice) et des 80 salariés de l’association Solidarité Paysan qui interviennent dans 60 départements. « Lorsque nous sommes contactés par un agriculteur en difficulté ou par un membre de sa famille, un bénévole et un salarié de l’association se rendent directement sur son exploitation pour débroussailler le problème et tenter d’y apporter une solution. Ils peuvent par exemple, négocier avec les créanciers de l’agriculteur, jouer les médiateurs avec son associé, l’accompagner vers une liquidation judiciaire ou l’aider à reconvertir son exploitation ou à changer carrément de métier », explique Véronique Louazel.



Un soutien qui peut parfois s’étaler sur des années et dont ont déjà bénéficié 3.000 agriculteurs. La FNSEA a aussi opté pour un soutien de proximité aux agriculteurs en difficulté : « Nous avons des délégués dans chaque commune qui jouent le rôle de sentinelle sur le sujet. Et depuis deux ans, nous avons mis en place des cellules départementales rassemblant des professionnels (agriculteurs, conseillers en gestion…) qui établissent un bilan technique de l’exploitation en difficulté pour aider l’agriculteur à sortir la tête de l’eau ». Des aides efficaces qui permettent chaque année à de nombreux exploitants de renoncer au suicide.

*Les numéros à appeler:

Solidarité Paysans: 02 31 47 22 13

Agri Ecoute (7 jours sur 7 et 24 heures sur 24): 09 69 39 29 19