Mise en scène chez Lucette: Une pratique politique normale?

MEDIA La visite « scénarisée » du Président de la République fait des vagues. Elle n’est pourtant pas une première dans l’histoire politique française…

Coline Clavaud-Mégevand

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2008 : le Président Nicolas Sarkozy fait son jogging en compagnie de journalistes.
2008 : le Président Nicolas Sarkozy fait son jogging en compagnie de journalistes. — NIK/SIPA

Sale temps pour l’équipe de communication de François Hollande : Lucette a parlé, racontant sur BFMTV les coulisses de la visite à domicile du Président. Si celui-ci subit depuis un procès en manipulation, il n’est pourtant pas le premier à jouer la carte de la mise en scène télévisuelle.

J’irai manger chez vous

Le café chez Lucette s’inscrit dans une longue tradition de visite chez l’électeur. La politologue Virginie Martin, enseignante-chercheuse à Kedge Business School et auteure de Ce monde qui nous échappe, rappelle que déjà en 1954, Pierre Mendès France lançait ses « causeries au coin du feu ». « Même si on est là dans un dispositif radiophonique, on commence à jouer la carte du « Je viens chez vous » ». Vingt ans plus tard, Valéry Giscard d’Estaing multiplie lui aussi des repas chez l’habitant tout sauf impromptus.

 

Mais d’où vient ce besoin de rencontrer le « Français ordinaire » chez lui, caméras à l’appui ? Selon Virginie Martin, l’élection présidentielle de1965 marque un premier tournant : « Avec le suffrage universel direct, la communication politique s’organise de manière plus ciblée et volontariste ». Thomas Rozès, Président du CAP et enseignant à HEC et Sciences Po, situe son avènement à la fin des années 80, « quand les Français se rabattent sur la question de la personnalité » car les politiques peinent à « donner une vision de la France » qu'ils attendent. On entre alors dans l’ère de la personnalisation des candidats, dont le pic est sans doute l’année 2007. Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy s’affrontent alors pour la présidence de la République, et n’ont de cesse de scénariser leurs interventions.

Nicolas Sarkozy devant un parterre de photographe près de Sainte-Marie-de-la-Mer en France, le 20 avril 2007. - DOMINIQUE FAGET/AFP

 

Pourquoi alors la rencontre avec Lucette ne passe-t-elle pas, quand elle reste dans le droit fil de cette théâtralisation de la vie politique ? Pour Stéphane Rozès, l’entrevue coince car « elle ne respecte pas la symbolique présidentielle ». « Quand un Président s’adresse à une citoyenne, on attend non pas un spectacle, mais une conversation bilatérale ». L’exercice, qui échappe ici à la maîtrise de l’équipe de communication, semble en effet bien factice...

NKM dans le métro

Autre type de scènes : les actions du quotidien ponctuées d’interventions extérieures… pas si extérieures que ça. En 2008 et 2009, Nadine Morano et Luc Chatel, en visite au supermarché, se font ainsi prendre au piège de la réaction « spontanée » du quidam (en réalité, un militant). Pour Virginie Martin, la pratique reste quand même utile à l’image : « Quand on est toujours hors sol, la question de la légitimité se pose. En s’ancrant à nouveau dans le territoire – l’usine, la ferme… – on montre qu’on a de l’empathie politique et le droit de parler des problèmes des citoyens ».

Mais quid de l’aspect artificiel de l’exercice ? On se souvient des balades en métro de Nathalie Kosciusko-Morizet et Valérie Pécresse, largement moquées. La politologue précise : « On est tenté de dire que ces stratégies sont perdantes au vu des buzz négatifs. Mais dans les processus de communication, la mémoire est sélective : en fonction de si on aime ou pas une personnalité politique, on en retiendra de la scène un aspect positif ou négatif ».

Faux public, vrai problème éthique ?

La théâtralisation politique peut aller plus loin, avec le recrutement d’un public composé de figurants – dEdouard Stirn, ministre de Michel Rocard, aux vrai-faux ouvriers d’une usine visitée par Nicolas Sarkozy en 2012. La limite éthique est dépassée, selon Virginie Martin, qui estime le résultat « désastreux » : « Soit on sait que c’est un faux visuel, mais l’image de la foule reste imprimée sur la rétine, soit on se dit qu’on nous ment sur le fait que c’est faux, et ça crée un imbroglio terrible dans notre inconscient ». Il faudrait donc apprendre à faire avec les images de foules clairsemées… ou ne pas chercher à les diffuser.

Mais peut-on accepter des séquences sans préparation, qui sont dans l’ADN même de la télévision ? Pas sûr pour Virginie Martin, qui ne comprend d’ailleurs pas le brouhaha autour de Lucette : « On parle d’objets mis en scène. Mais un simple reflet sur une toile cirée peut rendre les images indiffusables ! ». De la même façon, le propos en direct doit être intelligible et raccord avec les chartes des chaînes. On doit également suivre les règles de sécurité : « Personne n’imagine qu’Obama puisse boire spontanément un café dans votre salon », insiste l’experte.

L’affaire Lucette ne ferait-elle finalement que révéler des coulisses connues de tous ? La politologue conclut : « On ne voit pas les présentateurs sans maquillage ou se prendre le bec entre deux sujets »…