Frappes de drones: «Les Etats-Unis bafouent le droit international»

INTERVIEW « 20 Minutes » a interrogé le chargé de campagnes Armes de l’ONG Amnesty France au sujet des frappes de drones…

Propos recueillis par Laure Cometti

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Une manifestation anti-drone près de Las Vegas (Etats-Unis), le 6 mars 2015.
Une manifestation anti-drone près de Las Vegas (Etats-Unis), le 6 mars 2015. — STEVE MARCUS/AP/SIPA

Les révélations d’un lanceur d’alerte publiées sur le site américain The Intercept relancent le débat sur les victimes collatérales des frappes de drones. Ces documents classifiés décrivent des opérations aériennes tuant en grande majorité des personnes non visées par les forces spéciales américaines. Pire, les renseignements font souvent fausse route, se basant sur des informations peu fiables, capables de mettre un téléphone sur écoute durant des mois avant de se rendre compte qu’il s’agit de celui de la mère de la cible.

20 Minutes a interviewé Aymeric Elluin, chargé de campagne Armes chez Amnesty France, qui a publié le 8 octobre un reportage interactif sur les drones militaires.

>> A lire aussi : Un lanceur d’alerte dévoile des documents secrets sur les frappes de drones américains

Quel bilan dressez-vous des frappes de drones dans le monde ?

Amnesty étudie depuis plusieurs années les conséquences sur le terrain des frappes de drones, qui font de nombreuses victimes civiles. Pour l’instant, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et Israël mènent de frappes de drones. La France possède des drones tactiques, non armés à ce jour. Aucune de ces frappes armées, qu’elles soient menées au Pakistan ou en Afghanistan pour les Etats-Unis ou dans la bande de Gaza pour Israël, ne respecte le droit international. Des civils sont tués et il y a un manque de transparence sur les processus de décision et aussi une absence totale de justification légale.

Pour contourner le droit international, les Etats-Unis ont inventé le concept de guerre préventive contre le terrorisme. C’est une attitude dangereuse qui crée un précédent. D’autres Etats pourraient bientôt imiter les Etats-Unis.

Comment rassemblez-vous des données concernant les victimes civiles sur le terrain ?

Nous recueillons les témoignages de victimes et témoins anonymes. Au Pakistan par exemple, des familles entières sont les victimes collatérales des frappes de drones américains. En 2010, les attaques de drones ont fait 957 morts. Depuis 2004, 20 % des victimes sont des civils. Outre les tués, certaines personnes sont blessées et handicapées à vie, comme le montre la série de portraits réalisée par le photographe Massimo Berruti. C’est d’autant plus ignominieux que l’armée américaine pratique la double frappe, c’est-à-dire qu’elle cible aussi les blessés et ceux qui leur viennent en aide, dont des civils, pris entre deux feux. Or le droit humanitaire international interdit de frapper un blessé.

Les révélations publiées par The Intercept peuvent-elles faire évoluer la situation ?

Il faut qu’une enquête soit menée. Ces documents font état de victimes civiles des frappes de drones. Or cela peut être considéré comme un crime de guerre, ou une exécution extrajudiciaires. Dans les deux cas, il s’agit d’un crime qui doit être jugé.

En outre, les informations de The Intercept montrent que des personnes se retrouvent sur les listes de surveillance des renseignements américains sans qu’il ait été prouvé qu’elles représentaient une menace imminente pour les Etats-Unis. Parfois, la mise sous surveillance est basée sur des éléments peu pertinents, un comportement, comme le port d’une arme. Imaginez ce que cela peut donner en Afghanistan, où nombreux sont ceux qui portent une kalachnikov ! Ce procédé est une inversion de la présomption de personne civile.

Espérons que les révélations de ce site encouragent l’opinion publique à réclamer des comptes à Barack Obama qui s’était d’ailleurs engagé en 2013 à plus de transparence sur la question des drones.