Anne Gravoin, Claude Chirac, Yvonne de Gaulle... «Les femmes peuvent avoir une grande influence sur le pouvoir»

INTERVIEW Patrice Duhamel et Jacques Santamaria publient ce jeudi « Jamais sans elles », l’histoire de femmes qui ont façonné et épaulé les hommes de pouvoir français…

Propos recueillis par Anne-Laëtitia Béraud

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Anne Gravoin et son époux Manuel Valls, Premier ministre, le 3 octobre 2015 à Kyoto au Japon.
Anne Gravoin et son époux Manuel Valls, Premier ministre, le 3 octobre 2015 à Kyoto au Japon. — Nicolas Datiche/SIPA

« Derrière chaque grand homme se cache une femme ». Dans Jamais sans elles (Editions Plon, 19,90 euros), Patrice Duhamel et Jacques Santamaria racontent l’histoire des femmes qui ont influencé les hommes de pouvoir depuis la Révolution : Claude Chirac, Anne Gravoin, Yvonne de Gaulle ou encore Adélaïde Jaurès, nombreuses sont celles qui ont façonné et épaulé les puissants. Interview avec l’un des auteurs Jacques Santamaria, réalisateur et scénariste.

Pourquoi avoir placé en exergue cette citation de Talleyrand : « La politique, c’est les femmes » ?

La phrase de ce grand homme d’Etat est à double sens. Talleyrand, qui a vécu une partie de sa vie sous l’Ancien régime, sait que les femmes peuvent être utilisées comme instruments d’accession de pouvoir. Il l’a vu avec Bonaparte et Joséphine. Mais Talleyrand fait aussi une allusion à sa maîtresse Dorothée, duchesse de Dino, qui l’a poussé vers le pouvoir et les affaires politiques. Il souligne que les femmes peuvent avoir une grande influence sur le pouvoir, car elles peuvent être d’exceptionnels stratèges.

Mère, épouse, maîtresse et filles peuvent avoir une grande influence : que dire de la fille de Jacques Chirac, Claude ?

Possédant le même tempérament que son père, Claude Chirac entretient avec lui un lien organique. Le duo, qui se comprend parfois d’un seul regard, marginalise Bernadette. Dévouée, intuitive, comprenant tout de suite les rapports de force, Claude Chirac aide Jacques Chirac à conquérir et à rester à l’Elysée. Elle lui est indispensable et exerce une influence considérable lors du second mandat présidentiel de Jacques Chirac.

Influentes, ces femmes connaissent aussi des échecs, comme Yvonne de Gaulle…

Par trois fois, Yvonne de Gaulle échoue à éloigner le général du pouvoir en 1946, en 1958 et en 1965. Cependant, cette femme trop souvent caricaturée a connu des succès. Féministe convaincue, elle est la clef qui a permis de débloquer la question de la contraception en France. Sa force de conviction conduit le général à changer d’avis sur ce sujet, et en 1967, la loi Neuwirth va autoriser l’usage de la pilule. C’est un tour de force d’Yvonne de Gaulle, surtout quand on se rappelle la violence de l’Assemblée nationale à l’égard de Simone Veil sur l’IVG, en 1974…

Que retenir du personnage quasi-romanesque Marie-France Garaud, puissante conseillère de Georges Pompidou puis de Jacques Chirac ?

Au milieu des années 1970, Marie-France Garaud est exceptionnelle par l’influence qu’elle exerce avec Pierre Juillet sur Jacques Chirac. Tout d’abord conseillère de Georges Pompidou, elle va utiliser Jacques Chirac comme un pion à la mort du président pour dézinguer Giscard d’Estaing. Son influence, qui ne se limite pas à la vie politique, s’arrête brutalement après l’Appel de Cochin, lancé par Jacques Chirac en 1978. Ce texte, inspiré par Marie-France Garaud et qui évoque le « parti de l’étranger », est très mal reçu par Bernadette Chirac. L’épouse exige, et réussit à obtenir, le départ de la conseillère.

Pourquoi Anne Gravoin, épouse de Manuel Valls, semble différente des autres épouses de Premiers ministres ?

Manuel Valls n’est pas un solitaire. Sa manière de faire de la politique est de réfléchir à haute voix, avec les autres. Son épouse Anne Gravoin, violoniste de renom, ne se mêle pas des affaires politiques, mais sait le questionner et l’amener à prendre une décision. Manuel Valls a une admiration totale pour elle, et cette admiration sert à nourrir le dialogue entre ces deux mondes antagonistes que sont la politique et l’art. A propos de cet intérêt pour le dialogue, Manuel Valls ressemble un peu à François Mitterrand. Le président socialiste avait un lien particulier avec les femmes, dans le sens où il pouvait recevoir leur avis avec une plus grande confiance qu’avec les hommes.

Avez-vous réussi à répondre à la question : « Qui exerce réellement le pouvoir ? » La femme d’influence ou l’homme qui est au pouvoir ?

Il n’y a pas de réponse générale à cette question. Entre Marie-France Garaud et Jacques Chirac, le pouvoir est un temps détenu par la femme, car elle valide chaque décision politique. Pour Napoléon, certaines femmes l’influencent, mais c’est lui qui exerce le pouvoir.