Mouvements régionalistes: «La France comme Etat-nation va doucement craquer»

INTERVIEW Le chercheur Vincent Laborderie s’exprime sur les mouvements régionalistes français, au lendemain du succès des indépendantistes en Catalogne…

Propos recueillis par Anne-Laëtitia Béraud

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Manifestation de soutien aux indépendantistes bretons à Rennes, le 10 mars 2000.
Manifestation de soutien aux indépendantistes bretons à Rennes, le 10 mars 2000. — MAISONNEUVE/SIPA

Déclarant victoire, les indépendantistes en Catalogne se sont dits déterminés ce lundi à lancer le processus de sécession avec le reste de l’Espagne. Une situation qui semble a priori bien éloignée des mouvements indépendantistes régionalistes en France. Eléments d’analyse avec Vincent Laborderie, chercheur en sciences politiques à l’Université catholique de Louvain.

Tout d’abord, quelle est la différence entre régionalisme et indépendantisme ?

Brièvement, les mouvements régionalistes demandent des compétences accrues, une reconnaissance culturelle pour leur région, sans pour autant vouloir faire sécession avec le reste du pays. Les indépendantistes veulent que la zone concernée (région, province) s’affranchisse définitivement du pouvoir central et devienne un nouvel Etat.

Quelle est la grande différence entre les mouvements régionalistes et indépendantistes en France et en Catalogne ?

En France métropolitaine, les mouvements indépendantistes sont de moins en moins forts. Il y a par contre une résurgence des demandes régionalistes, autonomistes, qui veulent une reconnaissance de leur culture spécifique. Dans le cas de la Corse, les nationalistes sont passés de la violence à l’intégration politique. Leur évolution en régionalistes les a conduits à plusieurs succès électoraux. En Catalogne, il y a une grande différence, puisqu’il y a une vraie revendication indépendantiste. C’est un mouvement réel dans la société catalane, mais qui n’est pas majoritaire. Le scrutin de dimanche l’a démontré, car plus de la moitié des électeurs catalans n’ont pas voté pour les indépendantistes.

Selon vous, sur quoi prospèrent ces mouvements régionalistes en France ?

C’est lié à la remise en cause de l’Etat-nation en France, et plus globalement en Europe. Il existe une critique diffuse de la « République une et indivisible ». Cette structure va doucement craquer, car la revendication des particularismes locaux est importante. Nous assistons à une redéfinition du cadre actuel de la France. Pour l’Alsace, la Bretagne, le Pays basque français, on peut très bien imaginer un fédéralisme asymétrique. Le pouvoir pourrait leur accorder plus de compétences, tels l’enseignement obligatoire de l’allemand en Alsace, ou encore une gestion régionale du chômage et de l’emploi…

Les grandes régions, issues de la réforme territoriale, peuvent-elles éteindre les aspirations régionalistes françaises ?

Au contraire, je crois que le phénomène régionaliste prend de l’ampleur, même s’il ne se traduit pas par des faits immédiatement visibles. Dans le cas de la grande région Alsace-Lorraine-Champagne-Ardenne, il y a un vrai ressentiment en Alsace sur cette région fourre-tout qui va du territoire francilien au Rhin. Et ce ressentiment alimente les aspirations régionalistes. Il faudra voir ce que cela donnera, comment ce ressentiment va s’organiser.