Déplacement des députés en Syrie: Un risque d’«instrumentalisation»?

MONDE Lors du dernier déplacement, le régime avait fait ses choux gras de la venue des parlementaires français...

Thibaut Le Gal

— 

Photo fournie par l'agence SANA du président syrien Bachar al-Assad , le 17 avril 2015 à Damas, lors d'un entretien
Photo fournie par l'agence SANA du président syrien Bachar al-Assad , le 17 avril 2015 à Damas, lors d'un entretien — - SANA

Sur le chemin de Damas, trois députés. Gérard Bapt (PS), Christian Hutin (MRC, apparenté PS) et Jérôme Lambert (RRDP, ex-socialiste) ont le projet de faire un « voyage strictement privé » en Syrie, et notamment à Damas, Homs, et Lattaquié. Lundi soir, le chef de file des députés socialistes Bruno Le Roux a mis en garde les trois députés de la majorité afin que « rien ne puisse donner prise à une instrumentalisation » de cette visite par Bachar al-Assad.

Interview : Gérard Bapt assure que les députés en voyage en Syrie auront des « lignes rouges à ne pas transgresser »

« Du pain béni pour Bachar al-Assad »

Peine perdue, répond Myriam Benraad, chercheuse au Ceri (Sciences Po) et spécialiste du Moyen-Orient. « Il y aura clairement une instrumentalisation. Le régime joue sa peau et sait qu’il a besoin de soutiens. Ce voyage de députés français est du pain béni pour Bachar al-Assad », explique-t-elle.

En février dernier, le déplacement de quatre parlementaires en Syrie, parmi lesquels Gérard Bapt, avait déjà créé la polémique. Le député UMP Jacques Myard, le sénateur UMP Jean-Pierre Vial et le sénateur centriste François Zocchetto avaient rencontré le président syrien, contrairement au député PS. Le pouvoir avait fait ses choux gras de cette visite.

« Les Syriens aussi savent faire de la politique »

« Les membres de la délégation française ont exprimé le désir de nombreux députés français de visiter la Syrie pour s’informer de la réalité et la transporter au peuple français », avait par exemple indiqué l’agence de presse officielle Sana, tenue par le pouvoir. La télévision officielle s’était également félicitée de cette rencontre, en faisant l’ouverture du journal télévisé, rapportait à l’époque Le Figaro.

« Les Syriens aussi savent faire de la politique », ironise l’historien Frédéric Pichon, spécialiste du pays. « Quand on reçoit un chef d’Etat ou une délégation étrangère, évidemment, on communique là-dessus. La communication de l’Etat syrien est de dire : on a été mis au ban de la communauté internationale, il semblerait qu’on soit en train d’en sortir », développe l’auteur de Syrie : Pourquoi l’Occident s’est trompé » (Editions du Rocher).

« Pas une mission diplomatique ou politique »

Les députés français se défendent aujourd’hui de tout motif politique pour leur prochain déplacement. « Ce voyage est un geste de solidarité et d’humanité vis-à-vis de ces communautés qui se sentent abandonnées. Nous rencontrerons des parlementaires, mais je le redis ce n’est pas une mission diplomatique ou politique », assure Gérard Bapt. Le président du Groupe d’amitié France-Syrie trace d’ailleurs « deux lignes rouges à ne pas transgresser » : « Ne pas rencontrer Bachar al-Assad ou des représentants de l’appareil militaro-sécuritaire du régime et ne faire aucune déclaration diplomatique. »

« Bruno Le Roux a raison de signaler le risque d’instrumentalisation. Il faut y aller avec prudence. Mais notre voyage ne posera pas de problème avec la diplomatie française », note Christian Hutin. « J’ai toute confiance en Gérard Bapt qui n’est pas quelqu’un d’irresponsable », ajoute le député chevénementiste, qui constate l’évolution de la politique étrangère de la France. « Je n’y serai pas forcément allé dans le cas contraire. Laurent Fabius a d’ailleurs déclaré qu’il serait difficile de reconstruire une Syrie sans un certain nombre d’éléments du régime. »

Frédéric Pichon va plus loin : « Je constate que la France et beaucoup d’autres pays sont en train de renoncer à l’idée d’un départ de Bachar al-Assad. Le régime est passé du statut de paria à celui de partenaire. » Il ajoute. « Dans les semaines qui viennent, aller à Damas deviendra de moins en moins sulfureux. »