Scandale des frais de mandat: «Des députés achètent leurs bureaux avec l’argent public»

INTERVIEW Isabelle Attard est la seule députée à avoir joué le jeu de la totale transparence sur l’IRFM…

Propos recueillis par William Molinié

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La députée du Calvados Isabelle Attard, le 24 juin 2012.

La députée du Calvados Isabelle Attard, le 24 juin 2012. — CHARLY TRIBALLEAU / AFP

Seule, face à 576 députés. Isabelle Attard, députée (Nouvelle Donne) du Calvados est la seule à avoir transmis ses relevés de comptes à l’Association pour une démocratie directe. Cette dernière, présidée par le militant Hervé Lebreton, avait demandé à chaque député français de préciser l’utilisation faite de leur indemnité représentative de frais de mandat (IRFM) pour l’année 2014.

Cette enveloppe, au cœur d’une polémique, s’élève à 5.770 euros par mois (en plus de l’indemnité parlementaire et du crédit affecté à la rémunération de collaborateurs du député) et permet aux élus de régler leurs frais professionnels. Problème, personne ne contrôle ce qu’ils font avec cet argent public.

Etes-vous surprise d’apprendre que vous êtes la seule, sur 577 députés, à avoir fait preuve de totale transparence ?

Non, pas vraiment. Mais je suis choquée que l’on en soit encore là aujourd’hui. En Suède, où je résidais pendant l’affaire « Toblerone », la carrière d’une ministre du Budget a été étouffée à cause de quelques couronnes suédoises [Mona Sahlin, numéro 2 du gouvernement social-démocrate, a démissionné après avoir réglé quelques courses, dont une barre chocolatée, avec sa carte de crédit de fonction]. En France, les sommes sont bien plus importantes mais il n’y a pas de conséquences.

Est-il courant que les députés utilisent l’IRFM et donc l’argent public pour des dépenses personnelles ?

Evidemment. Quand je suis arrivée dans l’hémicycle, des collègues, dont je tairais le nom me disaient : « Tu es idiote de ne pas t’en servir pour toi ».

Selon l’Association pour une démocratie directe, des députés utiliseraient l’IRFM pour acquérir des biens immobiliers. Est-ce un mythe ?

Non, pas du tout. Ils achètent leurs bureaux avec cet argent public. Pourquoi pas, puisqu’ils s’en servent ensuite comme permanence parlementaire dans leur département. Mais dans ce cas-là, ils devraient les rendre à l’Etat lorsque leur mandat s’arrête. Ce qui n’est jamais le cas.

Que préconisez-vous pour rendre l’utilisation de cette enveloppe transparente ?

Il faut que les députés soient tenus de publier leurs comptes liés à l’utilisation de l’IRFM. Et qu’ils envoient leurs justificatifs. Je suis pour le maintien de cette enveloppe mais chaque bénéficiaire doit pouvoir apporter les factures correspondant aux dépenses. Dans le cas contraire, il doit rembourser la somme non justifiée.

Vos collègues vous semblent-ils prêts à le faire ?

Certains publient déjà l’utilisation qu’ils font de l’IRFM, sans toutefois aller jusqu’aux relevés de compte. Mais je m’attends à des réactions du type « Pourquoi as-tu fait ça ? », « Maintenant, nous allons devoir publier nos relevés de compte aussi »… On va forcément me taxer d’antiparlementarisme primaire, de démagogie. Mais au-delà de dénoncer, je veux surtout encourager les citoyens à demander des comptes à leurs élus.

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