EXCLUSIF. Christiane Taubira: «"Stop-discrimination" va rappeler qu'il y a des voies légales pour combattre les discriminations»

INTERVIEW La Garde des Sceaux lance ce mercredi un site pour informer et responsabiliser tous les citoyens sur les différentes discriminations afin de mieux lutter contre elles...

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Christiane Taubira, Garde des Sceaux, le 3 juin 2014.
Christiane Taubira, Garde des Sceaux, le 3 juin 2014. — WITT/SIPA

Une visite d’appartement qui s’annule subitement quand on donne son patronyme, six contrôles d’identité dans une même journée… Les discriminations ternissent le quotidien de bien des Français. Qui ne savent pas toujours comment réagir. Pour les aider à mieux lutter contre les discriminations, la garde des Sceaux lance ce mercredi un site, suivi d'une campagne d'information. Une initiative qu'elle détaille en exclusivité pour 20 Minutes. 

A quoi va servir le site www.stop-discrimination.gouv.fr lancé ce mercredi ?

Les discriminations sont parfois sourdes et sournoises. Le site vise à définir les discriminations, et à indiquer ce que la loi met à disposition pour accompagner les victimes. Une campagne de communication sur les réseaux sociaux via #Apriori, va l’amplifier. Il y a un certain nombre de préjugés que l’on n’interroge plus.

Est-ce suffisant pour faire avancer la lutte contre les discriminations ?

La victime de discrimination finit par s’attendre à ce qu’on lui refuse un logement ou un emploi du fait de son apparence. Il faut rappeler qu’il s’agit d’une infraction. Je souhaite avec ce site et cette campagne que les victimes sachent que la discrimination n’est pas acceptable et qu’il y a des voies légales pour les combattre.

Où en est-on concernant les actions de groupes pour dénoncer une discrimination ?

Nous avons tiré enseignement du fait que la victime isolée est fragilisée et que souvent les victimes ne portent pas plainte. Il n’est pas évident de prendre le chemin du commissariat ou d’un cabinet d’avocat. Ni d’apporter la preuve d’une discrimination quand la personne n’est pas soutenue. On reçoit entre 500 et 600 condamnations par an, on sait bien qu’il n’y a pas que 500 actes de discrimination sur tout le territoire… Il faut permettre aux victimes de se regrouper.

Justement, François Hollande a parlé lundi d’un projet de loi contre les discriminations présenté avant la fin 2015…

Il s’agit du texte sur la justice du XXIe siècle, qui comprendra notamment deux volets dans la lutte contre les discriminations : l’action de groupe, procédure civile, va devenir possible dans tous les champs (logement, santé, consommation, transport…). Et nous allons également préciser la mise en demeure, les délais, l’obligation de réparer pour les actions de groupe concernant les discriminations. Ce projet de loi sera débattu à l’Assemblée à l’automne.

Il y a deux semaines Alain Vidalies était sous le feu des critiques pour sa sortie « je préfère qu’on discrimine pour être efficace »

Je connais Alain Vidalies de longue date, ma première réaction a été de vérifier ses propos. Le communiqué de presse précisait sa pensée : ces contrôles aléatoires génèrent des discriminations, il faut les prévenir.

Le collectif contre le contrôle au faciès milite depuis des années pour un reçu, piste finalement remplacée par le port obligatoire du numéro de matricule. Est-ce satisfaisant ?

Les contrôles d’identité sont encadrés par le code de procédure pénale. En tant que parlementaire, j’ai milité pour le récépissé, je ne vais pas m’en cacher. Ce dispositif ne met pas en cause les policiers, mais les protège et doit rétablir la confiance. Le gouvernement n’a pas été inactif, il a répondu par un code de déontologie et le port obligatoire du matricule. Il faut procéder à une évaluation sérieuse de ce dispositif mis en place il y a deux ans pour voir s’il a contribué à la baisse des contrôles au faciès.

Le gouvernement a abandonné également le CV anonyme…

Lors du débat parlementaire, j’ai exprimé que le CV anonyme était une complaisance qui reporte le problème à l’étape suivante. Aujourd’hui, beaucoup d’entretiens d’embauche se font par vidéo. La solution, c’est de sanctionner les actes de discrimination. La campagne de testing, qui sera lancée à l’automne par le ministère du Travail avec certaines entreprises, est aussi une réponse.

Discriminations à l’embauche : « Avec ce testing, on enterre le CV anonyme pour un rideau de fumée »

Avez-vous déjà été victime de discrimination ?

Oui, et je sais à quel point elle peut être violente. Même quand j’étais députée, il m’est arrivé d’y être confrontée en recherche de logement. Et il était évident que la suspicion était liée à mon apparence. Je n’ai jamais saisi la justice. Mais moi je peux me battre, menacer. Une personne qui est dans l’angoisse n’en a pas toujours les moyens. Mais je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’avoir été victime de discrimination pour y être sensible. Je suis persuadée qu’on peut mobiliser les entreprises, les agences immobilières, les citoyens, car l’enjeu c’est le lien social et les droits de chacun.