A Nation, les agriculteurs en colère demandent «juste de vivre de leur métier»

REPORTAGE Au moins 1.400 tracteurs répartis en six convois ont commencé à entrer dans Paris jeudi matin pour exprimer la détresse du monde paysan…

Thibaut Le Gal

— 

Des tracteurs, place de la Nation à Paris.
Des tracteurs, place de la Nation à Paris. — T.L.G.

Arissa et Ivette dégustent leur foin en toute quiétude, attachées sous les arbres, place de la Nation. Les deux vaches charolaises ont accompagné les éleveurs de Saône-et-Loire venus comme d’autres, exprimer la détresse du monde paysan à Paris.

« Les vaches sont un symbole dans cette manifestation car l’élevage va très mal. Certains ont encore l’image de l’agriculteur des années 1970, mais notre quotidien a changé », lâche Christian, 45 ans. Sur son T-shirt rouge, « les producteurs de viande bovine en colère ». « On est mobilisé depuis le printemps, on a bloqué des abattoirs, mais l’accord trouvé pour relever les prix est mal respecté. Les prix de nos bêtes ne permettent pas de couvrir nos charges. La concurrence est trop forte, on en a ras le bol », s’agace-t-il.

« On croule sous les charges »

Yann, bonnet rouge sur la tête est venu des Côtes-d’Armor, pour « soutenir les jeunes ». « Ils sont en train de déposer le bilan. Je suis issu d’une famille d’agriculteurs, je n’ai jamais vu une telle mobilisation, c’est impressionnant. On veut du concret, on n’a pas fait 22 heures de route pour entendre des conneries de la part du gouvernement ».

Même constat pour Freddy, 40 ans, venu avec une quarantaine d’éleveurs de vaches depuis l’Aveyron. « Il faut que le ministre prenne en compte nos attentes. On croule sous les charges. On est là pour sonner l’alerte. Si rien n’est fait, l’agriculture française va disparaître comme le mineur ou le textile ».

« Ils ont crucifié l’agriculture et ne savent plus ce qu’ils font »

A 10 heures, des bruits de moteurs se mêlent aux klaxons et aux chants celtes. C’est l’arrivée des tracteurs. Les grosses machines drapées aux couleurs de la Bretagne affichent des pancartes, parfois virulentes. « Hollande, Ponce Pilate. Le Foll, Juda. Ils ont crucifié l’agriculture et ne savent plus ce qu’ils font ».

Patrice, 43 ans, est adossé à son tracteur. « On veut des prix rémunérateurs. Je vends mon litre de lait à 30 centimes pour un coût de revient à 35. Il faudrait augmenter le litre de 10 centimes… Il y a trop de charges administratives, sociales, environnementales. On ne peut pas lutter avec les autres pays ». Le producteur de lait et de légumes est parti de Plouénan dans le Finistère mardi matin. « On ne demande pas grand-chose, juste vivre de notre métier ». Il s’arrête, au bord des larmes. « On nourrit le peuple, mais nous, on crève ».

« Tant qu’on n’aura rien, on ne bougera pas »

« Il faut demander au gouvernement qui va acheter les fleurs pour l’enterrement de l’agriculture », glisse René, à quelques mètres de là. Jean-Charles, 39 ans est lui aussi producteur de lait. Il a voyagé en tracteur avec son frère depuis Dieppe en Seine-Maritime. « Il faut tirer la sonnette d’alarme. Depuis dix ans, les charges augmentent et nos prix baissent. J’ai dû m’engager dans 350.000 euros de mises en norme. Je n’arrive plus à rembourser, je travaille à perte ».

Une passante l’interpelle. « Bravo monsieur ! » Il sourit, avale son café, et poursuit. « Il y a un bon ressenti de la part des gens. J’ai l’impression que l’opinion publique comprend notre détresse. Les pouces en l’air sur le bord de la route, ça nous réconforte ». Les principaux dirigeants syndicaux sont reçus dans la journée par Manuel Valls. Place de la Nation, deux écrans ont été installés pour entendre les éventuelles annonces du Premier ministre. Patrice prévient. « On ne veut pas de primes, on veut un vrai plan. Tant qu’on n’aura rien, on ne bougera pas »