Rumeurs sur Internet: «Ces attaques personnelles visent à salir et dégrader»

INTERVIEW C’est ce qu’analyse le spécialiste de la rumeur Pascal Froissart…

Propos recueillis par Anne-Laëtitia Béraud
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Les ministres Najat Vallaud-Belkacem et Christiane Taubira, le 4 mai 2015 à Grenoble.
Les ministres Najat Vallaud-Belkacem et Christiane Taubira, le 4 mai 2015 à Grenoble. — XAVIER VILA/SIPA

Depuis leur arrivée au gouvernement en 2012, Najat Vallaud-Belkacem et Christiane Taubira sont la cible de nombreuses rumeurs aux relents racistes. Fausse carte d’identité pour l’actuelle ministre de l’Education, désinformation concernant le salaire de la garde des Sceaux… Comment la rumeur est-elle diffusée, et comment se « sophistique »-t-elle ? Eléments de réponse avec Pascal Froissart, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Paris 8, auteur de La rumeur. Histoires et fantasmes.

Que dire des « hoax » politiques, ces canulars malfaisants sur Internet ?

Une précision tout d’abord : « Hoax » est un terme anglo-saxon qui est traduit par « rumeur sur Internet ». Ce mot a été popularisé par le site hoaxbusters.com, lancé au début des années 2000. Le terme « intox » est également populaire. Le canular politique, qui regroupe le mensonge, la désinformation, voire le faux, se caractérise par le fait qu’il relève de la militance, et que l’on est proche de la manipulation politique.



 

Ce phénomène est-il nouveau ?

Non. Avant Internet, on parlait notamment des « officines », avec des semi-espions, des intermédiaires ou des intrigants lançant des rumeurs. Par exemple, le couple Pompidou avait été visé par des rumeurs de parties fines à la fin des années 1960, et on avait aussitôt parlé des officines…

>> Lire: Les intox de l'extrême droite sur le web

Aujourd’hui, d’où viennent les rumeurs visant Najat Vallaud-Belkacem et Christiane Taubira ?

Les histoires visant ces deux ministres sont essentiellement répandues par des milieux d’extrême droite, par des militants qui s’adressent principalement à d’autres militants. Ces histoires, qui sont des attaques personnelles, visent à salir et dégrader. Les personnes qui les diffusent espèrent qu’elles seront reprises par les médias car, en démentant celles-ci, les médias les diffusent et leur assurent une nouvelle publicité. En effet, un coup de poing anonyme n’intéresse personne.

Que dire de la sophistication de ces « hoax » ?

Avec un scanner et un logiciel gratuit trouvé sur Internet, on peut aujourd’hui facilement trafiquer des documents ministériels, ou encore des signatures. Nous ne sommes plus dans la rumeur, mais dans le faux document. C’est d’ailleurs pour usurpation que le ministère de l’Education nationale a annoncé déposer plainte en septembre 2014, après la diffusion d’une fausse circulaire de la ministre de l’Education nationale.

Que cela signifie-t-il ?

Cela veut dire que ces milieux propageant des rumeurs ont changé. Ils ont modernisé leur communication, se sont outillés. Le but de la rumeur restant le même : l’efficacité, non l’élégance, pour faire prospérer leurs idées. Avec des faux documents, il est plus facile d’être piégé. Cependant, il faut savoir que l’information ne circule pas de manière aléatoire. Un internaute qui reçoit un mail diffusant une rumeur raciste ne l’a pas reçu par hasard. Celui-ci est déjà intéressé par ces rumeurs. Ce militant est déjà vendu à la cause. Il fait partie d’une communauté de personnes partageant le même intérêt, ou encore la même détestation d’une personne… Ainsi, on ne reçoit pas la rumeur par hasard. Elle circule dans des milieux déjà convaincus.

Comment répondre à ces rumeurs ?

Si l’on oppose un démenti, on fait évidemment la publicité de la rumeur… Mais si on n’agit pas, on laisse le champ libre aux opinions défavorables. La réponse doit se situer quelque part entre ces deux positions. Sans oublier que, lorsqu’on est en première ligne médiatique (people, politiciens, sportifs, etc.), on est baigné dans un flot constant d’infos et d’intox, tout le temps, partout. Peut-être qu’on finit par s’habituer à ce qu’on parle de vous comme d’un autre ?