Front national: Marine Le Pen peut-elle exclure son père Jean-Marie du parti?

EXTREME DROITE La présidente du Front national a annoncé des décisions imminentes au sujet de son père après ses propos polémiques...

Nicolas Beunaiche

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Jean-Marie Le Pen et Marine Le Pen à Fréjus, le 7 septembre 2014, lors d'un congrès d'été du Front national.
Jean-Marie Le Pen et Marine Le Pen à Fréjus, le 7 septembre 2014, lors d'un congrès d'été du Front national. — VALERY HACHE / AFP

«Quand nous pensons qu'un certain nombre de nos candidats ne se sont pas conduits conformément aux engagements qu’ils ont pris à l'égard du FN, eh bien nous les traduisons devant nos instances disciplinaires.» En s’exprimant avant le premier tour des départementales, le 17 mars, Jean-Marie Le Pen ne pensait certainement pas qu’une petite phrase prononcée sur France Inter pourrait lui revenir si rapidement au visage et s’appliquer à ses propres dérapages. Lui le fondateur du Front national, président du parti pendant près de 40 ans, lui le propre père de l’actuelle présidente du FN, condamné par sa formation et lâché par ses dirigeants?

Lire l'interview de Serge Moati à propos de la famille Le Pen

Ce mercredi, l’improbable s’est pourtant produit. Après l’interview donnée par son père à l’hebdomadaire d’extrême droite Rivarol, Marine Le Pen a pour la première fois pris radicalement ses distances avec lui en dénonçant des «provocations aussi grossières dont l'objectif semble être de [lui] nuire» et «une véritable spirale entre stratégie de la terre brûlée et suicide politique». Mieux, elle a décidé de s’opposer à la candidature de Jean-Marie Le Pen aux régionales en Provence-Alpes-Côte d'Azur, et annoncé son intention de «réunir rapidement un bureau exécutif afin d'envisager avec lui les moyens de protéger au mieux les intérêts politiques du FN».

L'exclusion possible dans les textes

Mais jusqu’où pourrait aller Marine Le Pen? La question est délicate, étant donné l’absence de précédent et les blocages prévus par les rouages du FN. Retirer à Jean-Marie Le Pen son titre de président d’honneur s’annonce notamment compliqué. Car aucun article des statuts du parti ne le prévoit; pour en ajouter un dans les textes, il faudrait réunir un Congrès extraordinaire, précise l’article 27. «Si les statuts n’étaient pas rédigés de telle manière qu’on ne puisse pas lui enlever ce titre, il y a longtemps à mon avis que Marine Le Pen l’aurait fait, a d’ailleurs estimé Gilbert Collard sur BFMTV. Malheureusement, on est coincés.»

L’exclusion pure et simple de Jean-Marie Le Pen du FN semble paradoxalement moins compliquée. Selon l’article 19 des statuts de la formation, le bureau exécutif du parti peut en effet, «sur proposition de son président» «et à la majorité, suspendre provisoirement ou même exclure un de ses membres», «en cas de faute grave». Neuf membres composent ce bureau exécutif, dont Jean-Marie Le Pen lui-même.

Le plan C

Mais Marine Le Pen est-elle prête à en venir là? Celle qui avait loué en septembre «la sagesse et l’expérience» de son père a certes violemment changé de ton et semble résolue à agir. Mais elle sait aussi qu’elle prend un risque en évinçant celui qui est son père mais aussi un personnage encore très populaire auprès des militants. «Je ne suis pas certain qu’une décision d’exclusion serait bien perçue en interne, avance le politologue Alexandre Dezé, auteur de l’ouvrage Le Front national: à la conquête du pouvoir. L’unité derrière Marine Le Pen contre son père n’est pas si évidente.»

Sans compter que «Jean-Marie Le Pen joue un rôle dans l’économie politique du FN, poursuit le chercheur. Il entretient l’image radicale du parti, qui peut en parallèle développer sa stratégie de dédiabolisation.» En l’écartant, la présidente du parti prendrait donc le risque de «voir partir les derniers représentants de l’aile dure, que Bruno Gollnisch n’a jamais vraiment réussi ni voulu fédérer», complète Gilles Ivaldi, chercheur en sociologie au CNRS, qui précise que cette perspective n'est pas forcément négative d'un point de vue stratégique.

Entre Charybde et Scylla, Marine Le Pen pourrait finalement aussi choisir de laisser passer la tempête en engageant à l’encontre de son père de simples «poursuites disciplinaires» internes. Un proche de la présidente du FN a en tout cas évoqué cette option auprès de l’AFP, preuve que dans cette crise familiale, toutes les options sont encore sur la table du salon.