Conflit chez les Le Pen: «Le drame familial rejoint le drame politique»

INTERVIEW Le documentariste Serge Moati connaît bien la famille Le Pen...

Propos recueillis par Anne-Laëtitia Béraud

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Le président d'honneur du Front national, Jean-Marie Le Pen, passe devant une affiche de sa fille à Agen le 12 janvier 2014
Le président d'honneur du Front national, Jean-Marie Le Pen, passe devant une affiche de sa fille à Agen le 12 janvier 2014 — Mehdi Fedouach AFP

Le documentariste Serge Moati connaît bien la famille Le Pen, qu’il a rencontrée à de nombreuses reprises en trente ans. Il lui a consacré plusieurs films et livres*. Alors que les derniers commentaires de Jean-Marie Le Pen ont provoqué une crise ouverte au Front national, le réalisateur revient pour 20 Minutes sur cette famille politique originale.

La rupture est-elle consommée entre Jean-Marie Le Pen et Marine Le Pen?

Oui, j’y crois. Contrairement à beaucoup, j’ai toujours affirmé que le père et la fille ne s’entendent pas bien, et que leurs crises ne sont pas un jeu. La bagarre a officiellement démarré avec l’utilisation du mot «fournée» par Jean-Marie Le Pen [en juin 2014, à propos des artistes anti-FN dont Patrick Bruel]. Mais les différends sont plus anciens. Par exemple, Jean-Marie Le Pen a été meurtri quand Marine Le Pen lui a interdit de prendre la parole lors du défilé du 1er mai 2013. 

Le conflit est politique, mais aussi familial…

Le drame familial rejoint le drame politique. C'est à la fois le Roi Lear et Dallas. Marine Le Pen et Jean-Marie Le Pen ont des rapports ambivalents: d’un côté, ils sont père et fille et ont donc des liens puissants. Ce n’est pas facile d’avoir pour nom de famille Le Pen, cela veut dire être brimé, être menacé de mort, être la cible d’attentat [qui a visé le domicile de la famille Le Pen en novembre 1976]. C’est aussi des victoires qui cimentent les relations, comme le 21 avril 2002 [date où le candidat Jean-Marie Le Pen se qualifie au second tour de l’élection présidentielle]. C'est aussi grâce à son nom que Marine Le Pen devient présidente du FN. Et d’un autre côté, le père emmerde sa fille tant qu’il le peut. Avec la sortie sur la «fournée», Jean-Marie Le Pen empêche notamment sa fille de constituer un groupe parlementaire européen.

Pourquoi?

C’est une question d’existence, de vie et de mort. C’est la mort de Jean-Marie Le Pen qui se joue. D’ailleurs, il me l’a dit: «Ils veulent me tuer». «Ils», c’est son entourage qui est hostile à Jean-Marie Le Pen. Un entourage (dont Florian Philippot, Louis Aliot) qui ne veut plus «du vieux», des vieux de la génération de Jean-Marie Le Pen. Une génération qui, de toute manière, disparaît du Front national.

Leurs relations peuvent-elles s’apaiser?

Je ne pense pas dans l’immédiat. Peut-être. Mais aujourd’hui, Marine Le Pen a un parti et une responsabilité. Elle peut difficilement connaître une scission dans son parti, à l’image de ce qui s’est passé avec Bruno Mégret [en 1998].