Départementales: Les femmes élues sont victimes de «sexisme bienveillant», dénonce une chercheuse

INTERVIEW Réjane Sénac, chercheuse CNRS au Cevipof, explique pourquoi malgré la parité, la présidence des conseils ne reviendra au mieux qu’à 9 femmes sur 101 départements…

Propos recueillis par Faustine Vincent

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Réjane Sénac, chercheuse CNRS au CEVIPOF.
Réjane Sénac, chercheuse CNRS au CEVIPOF. — DR

Grâce à la loi imposant pour la première fois la parité aux conseils départementaux, les femmes occupent désormais la moitié de ces assemblées à l’issue des élections départementales de dimanche. Une révolution, puisqu’elles n’étaient que 13,9% à figurer dans les conseils départementaux après les élections de 2011.

Pourtant, seules 6 à 9 d’entre elles devraient en obtenir la présidence ce jeudi, sur 101 départements. Réjane Sénac, chercheuse CNRS au Cevipof et présidente de la commission parité au Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh), donne les clés de cet apparent paradoxe.

Comment expliquer que si peu de femmes soient en position de remporter la présidence des départements alors qu’avec la loi imposant la parité, elles sont aussi nombreuses que les hommes dans les conseils départementaux?

C’est dû à un blocage essentiel: la longue histoire de l’exclusion des femmes du pouvoir. Moins de 10% des femmes occupent la présidence des départements. Le verrouillage politique est structurel et prend sa source en amont.

Dans le rapport 2014 du HCEfh, on a observé, en particulier pour les municipales, que le profil des élues n’est pas le même que celui des élus. Les femmes sont en particulier moins encartées, et n’ont pas les mêmes professions que les hommes. Pourquoi? Parce que la tentation est grande pour les partis politiques de faire le calcul suivant: «Je suis contraint par la loi de mettre autant de femmes que d’hommes, donc tant qu’à faire, je vais faire d’elles un atout électoral en tablant sur leur complémentarité.» L’ouverture par les femmes à la société dite civile, à la diversité (territoriale ou ethno-culturelle) vise à gagner des voix parmi les groupes qu’elles sont censées représenter (associations, communautés…).

Cela permet de jouer la carte du renouvellement de la classe politique. Mais celles qui ont été choisies pour des critères de complémentarité sont moins aguerries en politique, moins en position d’autonomie et d’autorité, et se sentent donc moins légitimes pour candidater à des postes de responsabilité, en particulier à la présidence. D’autant que, pour faire ce type de candidature, il faut être adoubé localement par le parti.

Quel bénéfice en retirent les candidats masculins?

Pour eux, c’est une stratégie de gagnant-gagnant: les femmes apportent de nouvelles voix, sans les concurrencer pour la course au pouvoir. Chacun reste à sa place. C’est ce que j’appelle une égalité sous conditions*: les femmes sont inclues en politique pour les mêmes raisons qu’elles en ont été exclues.

Elles ont été exclues du droit de vote et de l’éligibilité jusqu’en 1944 au nom de leur incapacité à être autre chose que de bonnes mères et de bonnes épouses. Aujourd’hui la tentation est de les inclure, toujours au nom de leur différence, qui devient une plus-value. Il s’agit de «rentabiliser» et de théâtraliser leur différence. C’est du sexisme bienveillant fondé sur le registre de la complémentarité et non de l’égalité. Dans cette logique, les femmes ne peuvent au mieux qu’être de bon n°2, et pas des n°1 légitimes.

Cette iniquité ne se retrouve-t-elle pas aussi dans les fonctions qui leur sont attribuées?

Tout à fait. Leurs missions, délégations sont souvent associées à des qualités dites maternelles d’écoute et de soin à l’autre comme la culture, la petite enfance, le social… Alors que les hommes s’occupent des délégations en haut de la hiérarchie politique comme les finances ou l’urbanisme.

Cela crée un déséquilibre en termes de pouvoir. Dans les communes de 1.000 habitants et plus, celles où les lois dites sur la parité s’appliquent, il n’y a que 28% de femmes premières adjointes. Seuls 16% des maires sont des femmes, et on ne compte qu’une femme présidente de région, alors qu’elles sont plus de 48% de conseillères municipales depuis l’application des lois en 2001.

Cette répartition genrée des fonctions sur le modèle papa/maman fait écho à ce qui se passe au niveau national. Pour la première fois, on a un gouvernement paritaire. Mais les ministères de l’Intérieur, des Finances, des Affaires étrangères et de la Défense ont été attribués à des hommes, tandis que l’Education, la Culture, l’Ecologie et de la Famille, l’ont été à des femmes.

*Réjane Sénac publie en mai L’égalité sous conditions: genre, parité, diversité. Ed. Presses de Sciences Po.