«Si on retirait le droit de vote aux plus de 68 ans, Ségolène Royal serait élue»

INTERVIEW Louis Chauvel, sociologue, décortique la répartition démographique des votes...

Propos recueillis par Alice Antheaume

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D’après les études Ifop et Ipsos, Nicolas Sarkozy est largement plébiscité par les électeurs de plus de 65 ans. Il récoltait, avant le second tour, 75% de leurs intentions de vote. Dans la plupart des autres tranches d’âge, c’est Ségolène Royal qui l’emporte. Que penser de cette répartition des votes selon les générations? Louis Chauvel, sociologue et professeur à Sciences Politiques, répond à nos questions.

La victoire de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle serait le fait des retraités. Qu’en pensez-vous?


Si on retirait le droit de vote aux plus de 68 ans, Ségolène Royal serait effectivement élue. Le candidat du renouveau du travail n’aurait donc pas été élu sans le soutien massif des retraités. Un des nombreux paradoxes est donc que l’avenir a été tranché par les catégories d’âge qui ont moins de chances de le connaître. A titre de clin d’œil, il faut savoir que certains théoriciens américains ont déjà imaginé des systèmes de vote proportionnel à l’espérance de vie des électeurs. Plus votre espérance de vie est élevée, plus votre vote compte. Cela aurait changé la donne mais cela présenterait d’autres dangers.

Pourquoi les seniors votent-ils pour Nicolas Sarkozy?

Pour les 12 millions d’inactifs âgés en France, ce n’est pas pour la protection sociale ni pour l’Etat Providence. La revalorisation du travail exige la baisse des charges et celle des remboursements de santé, ce qui pourrait mettre les retraites sous pression ; 80 % des revenus des plus de 60 ans viennent de redistribution, et 70% sont propriétaires d’un bien immobilier dont la valeur a au moins été multipliée par deux, en dix ans. Pour ceux-ci, la baisse des impôts, notamment les successions, veut dire quelque chose. En même temps, comme la retraite est un droit sans contrepartie, un revenu quasiment constitutionnel, le lien avec la valeur travail reste théorique.Mais ce qui a le plus joué, c’est la peur et le sentiment d’insécurité qui ont pris le dessus chez les seniors.

Le paradoxe, c’est aussi qu’a contrario, les jeunes n’ont pas majoritairement soutenu le candidat qui veut incarner l’avenir et qui a déjà le plus contribué au renouvellement du débat et des hommes politiques. Mais les jeunes n’ont pas peur de l’immigration car ils la connaissent. Car dans les facultés d’aujourd’hui, la population est beaucoup plus diversifiée que le Nanterre de 1968 ou la Sorbonne de 1950. Ils savent aussi qu’un jeune Français peut être demain un immigré au Royaume-Uni ou ailleurs...


Comment expliquer que Nicolas Sarkozy, clamant qu’il faut «liquider la génération 1968», recueille autant de suffrages chez les post soixante-huitards?

La force du discours de Nicolas Sarkozy, c’est d’avoir su diagnostiquer l’état social et économique de la France. Si on peut douter des remèdes, il a analysé assez finement le déclassement des jeunes ainsi que la crise des classes populaires. Nicolas Sarkozy n’aurait jamais été élu avec 53% des voix si une partie des travailleurs n’avait pas voté pour lui.

Les retraités ne sont donc pas les seuls artisans de sa victoire. Selon vous, une partie de l’électorat de gauche a voté pour Nicolas Sarkozy…

Pour réussir une présidentielle, il faut une vraie alchimie. Nicolas Sarkozy est parvenu à résoudre une équation électorale compliquée. Il a convaincu à la fois les électeurs de la droite traditionnelle, aisée, et une partie des catégories populaires qui, dans les années 1970, étaient massivement à gauche, et qui ont le sentiment que le parti socialiste les a abandonnés.
A lire: Les classes moyennes à la dérive, de Louis Chauvel, éd. Le Seuil