Annick Girardin: «On appauvrit la langue française et on mutile l’anglais»

INTERVIEW La Secrétaire d'Etat à la Francophonie a lancé un coup de gueule sous la forme d'une lettre truffée d'anglicismes...

Propos recueillis par Oihana Gabriel

— 

Paris, le 17 mars 2015? Portrait d'Annick Girardin, secrétaire d'Etat au Développement et à la Francophonie
Paris, le 17 mars 2015? Portrait d'Annick Girardin, secrétaire d'Etat au Développement et à la Francophonie —

Annick Girardin, secrétaire d’Etat au Développement et à la Francophonie, a fait un effort pour compiler un maximum d’anglicismes dans une lettre au monde économique… pour la défense du français. Pourtant, l’élue originaire de Saint-Pierre-et-Miquelon n’est pas adepte de ces emprunts à la langue de Shakespeare. Mais à l'occasion de la semaine de la langue française et de la francophonie, elle lance une appel à la réflexion sur un ton humoristique. 

Quand une ministre défend la francophonie avec une lettre en «Franglish»

Pourquoi cette lettre?

Aujourd’hui, la dérive vers le franglais n’est pas toujours compréhensible et parfois ridicule. Est-ce qu’on gagne en efficacité, en compréhension? Au contraire, on exclut ceux qui ont appris notre langue. On appauvrit la langue française et on mutile l’anglais.

Pourquoi est-ce si important qu’on dise «pourriel» pour «spam» ou «courrier électronique» pour «mail» ?

Aujourd’hui la francophonie est un vrai marché, c’est 80 pays. Si on ne prend pas cette chance qu’est la francophonie, on passe à côté de quelque chose au niveau économique et culturel.

N’est-ce pas un peu superfétatoire comme combat?

Je ne suis pas là pour mettre le français sous cloche. Mais à force, notre langue peut être en danger. Quand je rencontre des dirigeants, on me répète: «Vous les Français, vous n’aimez pas véritablement votre langue car vous ne la défendez pas.» Et cela a un impact. Certains pays francophones en voie de développement, qui n’ont pas toujours les moyens d’avoir un bataillon d’interprètes, sont exclus de négociations internationales. C’est une question de justice et d’équité. Si la France ne se rebelle pas, qui va le faire? On compte bien être attentif à ça dans le cadre des réunions de la COP21 en décembre.

Quelles peuvent être les dérives?

Nous avons la chance de pouvoir changer des petits automatismes pour réutiliser «calendrier» au lieu de «timing», en mer au lieu d’offshore, indépendant au lieu de freelance, travail collectif au lieu de work in progress. Je comprends qu’on utilise un anglicisme quand on n’a pas un mot français équivalent. Mais en général, on trouve des équivalences. Personnellement, j’utilise très peu d’anglicismes… si ce n’est «leadership»! Certaines entreprises appellent leurs ouvriers «associates», donc associés. L’idée c’est de faire moderne, de faire «in»? Non seulement c’est ridicule, mais c’est pervers. Les mots ont un sens. De même, certains se sentent à l’aise avec le mot «lobbying», pas avec l'expression «réseaux d’influence». Est-ce qu’on cherche alors des termes anglais pour amoindrir le sens d’un mot ou pour en donner un autre?

Que proposez-vous pour promouvoir le français en entreprise?

Je souhaite avoir des échanges avec le monde de l’entreprise, les universités, les grandes écoles, les salariés pour voir comment mieux former, mieux communiquer. Le Medef semblait à l’écoute lors de premières rencontres.

Pourquoi à votre avis les Québécois sont-ils plus inventifs que les Français quand il s’agit de traduire?

Ce n’est pas uniquement une question que de créativité. Le Québécois, Saint-pierre-et-miquelonais ou l’Acadien, il se bat pour que sa langue survive.

Est-ce que vous souhaitez revoir la loi Toubon relative à l'emploi de la langue française?

Je ne crois pas que la réponse sera apportée par une loi ou des moyens répressifs. Mais par une prise de conscience que cette responsabilité, nous la partageons. Parce que nous devons ensemble retrouver cette passion du français.

L’anglicisme qui vous agace le plus?

Brainstorming. On mène une réflexion collective! Ce n’est pas beaucoup plus long…