Vote obligatoire: «Il ne faut pas donner l'impression de punir les électeurs»

INTERVIEW Pour Michel Hastings, professeur des universités en sciences politiques, le vote obligatoire méritait un vrai débat...

Propos recueillis par Agnès Chareton
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Des personnes votent dans un bureau de vote Lyonnais du 4 e arrondissement, pour les Žlections cantonales 2011, Lyon, le 20 mars 2011.
Des personnes votent dans un bureau de vote Lyonnais du 4 e arrondissement, pour les Žlections cantonales 2011, Lyon, le 20 mars 2011. — C. VILLEMAIN / 20 MINUTES

Alors que le taux d'abstention aux élections départementales, les 22 et 29 mars prochains, pourrait être élevé, le député écologiste François de Rugy a annoncé son intention de déposer une proposition de loi cette semaine à l'Assemblée nationale, pour rendre le vote obligatoire. Pour 20 Minutes, Michel Hastings, professeur à Sciences Po Lille et spécialiste de la question (1) décrypte les enjeux du vote obligatoire.

De Rugy va déposer une proposition de loi pour rendre le vote obligatoire

Faut-il instaurer le vote obligatoire en France?

La question mérite un vrai débat. Elle ne doit en aucun cas répondre à une panique des élus, qui s’aperçoivent que la participation sera très faible aux élections départementales. D’ailleurs, le vote obligatoire n’a jamais été créé pour répondre à une baisse de la participation. Trois questions se posent. Voter, est-ce un droit ou un devoir? Dans la culture française républicaine, le vote a toujours été perçu comme un droit et non pas comme un devoir. Deuxièmement, au niveau politique, il faut essayer de comprendre les raisons de l’abstention. Il ne faut pas donner l’impression de punir les électeurs. François De Rugy a parlé d’une amende. Qu’est-ce que cela veut dire? Va-t-on pénaliser l’acte de vote? En termes d’image, c’est très mauvais, dans une période où les citoyens ont déjà l’impression d’être taxés, dans un moment où la valeur liberté est très forte. Ce serait perçu comme une contrainte supplémentaire, au service d’une classe politique qui n’a pas compris pourquoi si peu de confiance lui est accordée. Troisième chose: le vote obligatoire n’est pas simple à organiser. On ne va pas pénaliser les personnes âgées qui ne peuvent plus se déplacer, les personnes absentes, etc. Par ailleurs, quand on sait que ce sont les classes populaires qui votent le moins, leur infliger 35 euros d’amende, c’est un peu violent.

Le vote obligatoire a-t-il des effets positifs en termes de démocratie? 

Il a comme effet bénéfique d’obliger les hommes politiques à s’intéresser à ce nouvel électorat, traditionnellement oublié: les précaires, ceux qui vivent dans des conditions sociales fragilisées et qui ont pris l’habitude de ne pas voter. Ce n’est pas un électorat intéressant pour les hommes politiques. Plus personne n’est leur porte-parole, on ne fait plus campagne dans les banlieues. Si cette population se remettait à voter, les hommes politiques devraient tenir compte de cette clientèle politique. La population française d’origine étrangère, qui s’abstient de manière très forte, deviendrait un électorat à conquérir. Toutefois, François de Rugy ne met pas en avant cet argument. Ce qui l’intéresse, c’est de faire baisser l’abstention.

Quelles sont les causes de la montée de l’abstention en France? 

En France, comme dans toutes les démocraties, l’abstention augmente: il y a une crise de l’élection. Il faut réfléchir aux raisons pour lesquelles les citoyens ne vont plus voter. C’est en partie de la faute des élus qui sont incapables de rétablir un lien de confiance avec les citoyens. Les électeurs retourneront aux urnes si la classe politique est exemplaire, s’il y a des réussites sur le plan économique. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Il y a une prise de distance de la part des citoyens, qui préfèrent être citoyens dans d’autres formes de participation: les associations de quartiers, les débats locaux, ce qu’on appelle la démocratie participative, qui monte. Il ne faut pas oublier que la démocratie électorale est vieille de 150 ans. Dans les décennies à venir, les citoyens auront d’autres manières de participer et de se faire entendre.

Comment font les pays qui appliquent le vote obligatoire

Pourquoi le vote obligatoire est-il remis en question dans les pays qui l’appliquent?

A peine une vingtaine de pays dans le monde ont une obligation de voter, c’est très peu. En Belgique (où le vote est obligatoire depuis 1893, et l’absentéisme passible d’amende), les électeurs passent à travers les sanctions facilement. Le système ne marche pas de lui-même. En Australie (où le vote est obligatoire depuis 1924), il y a de très fortes contestations. Des mouvements et des associations plaident pour avoir la liberté de s’abstenir. Dans certains pays, comme la Suède, il n’y a pas de vote obligatoire et les taux de participation sont bien supérieurs aux nôtres. On voit bien que la question de la participation est complexe.

Plusieurs responsables politiques, comme Nicolas Dupont-Aignan, président de Debout la France, se sont prononcés en faveur du vote obligatoire. Peut-il profiter aux petits partis? 

En France, quelques élus, de gauche comme de droite, réclament le vote obligatoire car ils ont besoin des électeurs pour avoir de la légitimité. Cependant, on ne peut pas établir de corrélation entre l’obligation de vote et une offre électorale qui se diversifierait car nous avons un mode de scrutin qui empêche les petites formations d’avoir des élus. Tant qu’il n’y aura pas davantage de proportionnelle, les petits partis continueront à vivoter ou à rester aux marges. Par ailleurs, le vote obligatoire ne profiterait pas plus à un camp qu’à un autre. Les quelques études qui ont essayé d’imaginer pour qui voteraient ceux qui ne votent pas ont montré que le réservoir des abstentionnistes ne modifierait pas les rapports de force.

(1) Michel Hastings, Anissa Amjahad, Jean-Michel de Waele. Le vote obligatoire. Débats, enjeux et défis, Economica, 2011.