Front national: «Marine Le Pen normalise le discours du parti pour le rendre présentable»

INTERVIEW C’est ce qu’analyse Cécile Alduy, professeur de littérature française à l’université américaine Stanford, co-auteur du livre «Marine Le Pen prise aux mots»…

Propos recueillis par Anne-Laëtitia Béraud

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Marine Le Pen, présidente du Front national et Jean-Marie Le Pen, président d'honneur, le 29 novembre 2014 à Lyon. Lancer le diaporama
Marine Le Pen, présidente du Front national et Jean-Marie Le Pen, président d'honneur, le 29 novembre 2014 à Lyon. — Laurent Cipriani/AP/SIPA

Depuis 2011, Marine Le Pen a fait évoluer le discours du Front national, parti fondé par son père Jean-Marie. La frontiste use d’un vocabulaire particulier pour rendre son parti plus moderne, plus efficace et attractif aux électeurs. Analyse avec Cécile Alduy, professeur de littérature française à l’université américaine Stanford, co-auteur du livre Marine Le Pen prise aux mots*. Avec Stéphane Wahnich, professeur en communication politique à Paris-Est-Créteil, ils ont analysé 500 textes écrits ou prononcés par Jean-Marie Le Pen et Marine Le Pen, entre 1987 et 2013. Les universitaires ont utilisé plusieurs logiciels (Termino et Hyperbase) pour décrypter le «nouveau discours frontiste».

Vous avez analysé de nombreux mots et associations de mots dans le discours frontiste, tel «immigration». Qu’avez-vous découvert?

Quand Jean-Marie Le Pen évoque le terme «immigration», nous avons repéré que statistiquement il est très souvent associé aux mots «massif», «danger», «problème», «insécurité» et « chômage ». Marine Le Pen reprend ces associations devant ses militants, à qui elle adresse un discours identitaire et politico-religieux. Mais sur les plateaux de radio et de télévision, elle s’adresse à un autre public et adapte son vocabulaire. Elle utilise une logique économique et des termes rationnels, moins stigmatisants. Entre la base militante et le grand public, il y a une différence de discours et de mots utilisés.

>> Lire: Comprendre le double langage de Marine Le Pen

Vous expliquez que Marine Le Pen use d’un «extrémisme euphémisé»…

Le programme du Front National n’a pas changé entre le père et la fille. Mais avec Marine Le Pen, il y a une normalisation du discours pour le rendre plus acceptable, plus présentable. Prenons la «préférence nationale», chère à Jean-Marie Le Pen. Dans une société égalitariste, le mot «préférence» a une connotation péjorative car il suggère une discrimination inégalitaire. Marine Le Pen change ce terme en «priorité nationale», expression qui concrètement désigne la même chose, mais qui a des connotations positives. Le mot «priorité» évoque l’efficacité économique, le leadership, une personnalité politique qui prend ses responsabilités. En utilisant un mot valorisant et consensuel, Marine Le Pen donne une image nouvelle à son parti… même si, concrètement, les mesures proposées ne changent pas.

Les mythes et l’imaginaire ont une grande place dans l’expression politique frontiste…

En politique, il ne faut pas seulement un programme, il faut aussi un récit qui lui donne sens. C’est un moteur pour mobiliser les électeurs. Le Front National a construit un roman national porteur, celui d’une «France éternelle» assaillie de toutes parts et menacée de «décadence». Quelle que soit la situation du pays, ce discours apocalyptique est le même depuis quarante ans. Dans un monde devenu inintelligible et incertain, ce récit archétypal de chute et de rédemption où la survie du pays est en jeu est plus palpitant et mobilisateur pour nombre d’électeurs. C’est l’une des forces du discours de Jean-Marie Le Pen et de sa fille. Ils réussissent à intégrer les individus dans un récit collectif. Avec Marine Le Pen, les problèmes du quotidien trouvent une expression grandiose sur la scène nationale.

Marine Le Pen a-t-elle gagné la guerre des mots?

Je ne dirais pas qu’elle a encore gagné. Si Marine Le Pen tente de capter le vocabulaire de la République pour s’en draper, elle n’a pas totalement réussi car depuis les attentats de Paris en janvier, il y a un ressaisissement des partis sur les valeurs républicaines et la nécessité de leur donner un sens concret. Cependant, il y a une réussite, car les Le Pen ont imposé dans le débat politique les thèmes de l’immigration, de l’identité nationale, de l’insécurité. Preuve de ce succès, Nicolas Sarkozy a investi ces thèmes aux élections présidentielles de 2007 et 2012.

Comment les autres partis politiques peuvent-ils répondre au Front national?

Le Front national utilise les mots de ses adversaires contre eux. Pour répondre, les partis doivent être capables de dire et de redire quel est le sens de leurs propres valeurs. D’expliquer, par exemple, le terme de «liberté». Car la liberté, pour le Front National, ne veut pas dire liberté pour tout le monde. Idem pour le terme d’égalité. Ils doivent aussi être capables de souligner le décalage entre le discours frontiste et le programme proposé par ce parti, entre les mots et leur sens concret. Un travail de démystification et de décodage doit être effectué pour éclairer les électeurs.

*Marine Le Pen prise aux mots, décryptage du nouveau discours frontiste. Ouvrage de Cécile Alduy et Stéphane Wahnich, publié le 12 février aux éditions du Seuil, 19,50 euros.