«Islamo-fascisme», l'expression polémique utilisée par Manuel Valls pour «ouvrir le débat»

SEMANTIQUE Venant des milieux néo-conservateurs, l'expression utilisée pour la première fois par Manuel Valls fait polémique...  

Maud Pierron

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Le Premier ministre manuel Valls, lors d'un discours, le 13 février 2015 à Honfleur, dans le nord-ouest de la France
Le Premier ministre manuel Valls, lors d'un discours, le 13 février 2015 à Honfleur, dans le nord-ouest de la France — Charly Triballeau AFP

Après avoir dénoncé «l’islamisme radical» au lendemain des attaques terroristes des frères Kouachi, Manuel Valls a dénoncé ce lundi «l’islamo-fascisme» en réaction aux attaques terroristes de Copenhague. C’est la première fois que le Premier ministre utilisait ce terme et ce glissement sémantique a été remarqué, notamment sur les réseaux sociaux.

>> Petit lexique à propos

Dans un entretien à l’AFP, Jean-Yves Camus, chercheur associé à l'IRIS et spécialiste des nationalismes et extrémismes en Europe, note que ce terme «n'avait jamais été utilisé par un responsable gouvernemental quel qu'il soit, ni de droite ni de gauche». Marine Le Pen, elle, parle de «fascisme vert». Ce terme trouve d’après lui son origine dans les années 90 «dans l’univers journalistique anglo-saxon», et est arrivé en France juste après le 11-Septembre «dans les milieux conservateurs».

Issue du milieu «néo-cons»

Sur Le Nouvel Obs, Pascal Riché parle d’une première occurrence du terme à la fin des années 70, «notamment sous la plume d’un écrivain marxiste Maxime Rodinson: elle visait alors les ayatollahs de la révolution iranienne». Et ajoute que l’expression a fait florès chez les «néo-conservateurs» américains comme français, citant notamment André Glucksmann, Alain Finkielkraut ou Pascal Bruckner.

Dans la sphère politique, ce terme était jusque-là surtout utilisé par la droite. Dimanche sur France 5, Christian Estrosi demandait par exemple aux responsables musulmans «qu’ils prennent plus de responsabilité pour dénoncer l’islamo-fascisme». Parlant de «troisième guerre mondiale», il a ajouté: «c'est le totalitarisme qui a cherché à s'affirmer : le stalinisme, le nazisme et aujourd'hui l'islamo-fascisme». Bruno Retailleau, le patron des sénateurs UMP jugeait déjà en octobre dernier que «Daesh, c’est l’islamo-fascisme». A gauche, Noël Mamère, le député EELV, a été l’un des premiers à l’utiliser, juste après les attaques de Charlie Hebdo dans une note de blog intitulée «comment lutter contre l’islamo-fascisme».

Plus de divergences que de convergences entre islamisme et fascisme

Pour autant, d’après Jean-Yves Camus, «d'un point de vue scientifique, le terme islamo-fascisme a peu de validité». Entre islamisme radical et fascisme, «les divergences semblent l’emporter sur les convergences», dit-il citant au titre des convergences, «le projet sociétal totalitaire, la discrimination à l'encontre d'un certain nombre de groupes minoritaires, l'antisémitisme, le goût pour théorie du complot, l'esthétisation de la violence». Mais, explique-t-il, quand le fascime et national-socialisme «sont des produits de la mordernité», «l’islam radical n'est pas un produit de la modernité: c'est la volonté de laisser la société islamique régie par des codes qui seraient invariants, ceux de l'époque première de l'islam vue comme un âge d'or».  Et «là où le fascisme veut créer un homme nouveau, l'islamisme veut que l'homme se comporte selon le texte fondateur», explique le chercheur.

En fait, pour lui, en utilisant ce terme, Manuel Valls a «cherché à ouvrir un débat, comme avec l'expression "apartheid". Il incite une partie de son camp, qui sans doute n'a pas vu le problème à un moment donné, à faire son examen de conscience». Par ailleurs, cette expression «gêne» le chercheur car «elle est la preuve que l'Occident ne sait pas penser le totalitarisme autrement que par référence au fascisme».