«François Hollande est l'homme des dernières heures de la Ve République»

INTERVIEW Au moment du mi-mandat de François Hollande, c'est l'heure d'un premier bilan. Et pour l'essayiste Christian Salmon, l'actuel chef de l'Etat est en train d'achever une Ve République déjà mal en point...

Propos recueillis par Maud Pierron

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François Hollande le 30 octobre 2014 à l'Elysée.
François Hollande le 30 octobre 2014 à l'Elysée. — P. WOJAZER / AFP

Chahuté par sa majorité, défié par ses (anciens) ministres, rejeté par les Français et décrédibilisé par le manque d'efficacité de sa politique économique, François Hollande vit un mi-mandat cauchemardesque. Christian Salmon, essayiste et chercheur au Centre de recherches sur les arts et le langage, a rencontré de nombreux acteurs de ce quinquennat pour analyser cette descente aux enfers, qui tient tant à des raisons structurelles que conjoncturelles dans Les Derniers Jours de la Ve République paru chez Fayard en octobre. Il l'explique à 20 Minutes.

A mi-mandat, François Hollande semble très affaibli dans sa fonction de président…

Il connaît un désaveu sans précédent sous la Ve République qui est le résultat d’une série de batailles perdues. En deux ans et demi, il a perdu la bataille des mots en adoptant le langage de la droite en matière économique, il n’a pas su proposer un récit du changement cohérent, il a subi le démenti des chiffres (sur les 3% , la courbe du chômage, etc.), il a été trahi par les images (de la rue du cirque à l’île de Sein) et surtout il a perdu la bataille des valeurs avec les affaires Cahuzac et Morelle et les révélations de Valérie Trierweiler...

A-t-il détruit la fonction présidentielle ?

Non, mais il est le catalyseur, l’accélérateur de cette crise institutionnelle. La machine de la Ve République a été déréglée par le quinquennat et l’inversion du calendrier parlementaire, qui ont affaibli la fonction présidentielle. Ce qui sous le septennat allait de soi, la suprématie du président, doit désormais être sans cesse réaffirmée.

Pourtant, le quinquennat et l’inversion du calendrier parlementaire devaient renforcer le régime présidentiel?

Effectivement, ces réformes avaient pour but d’éviter la cohabitation, mais de fait, elles ont abouti à l’effet inverse. Jacques Chirac était en cohabitation avec Nicolas Sarkozy, si bien qu’il a dû réaffirmer son autorité, par la formule restée célèbre «Je décide, il exécute!» A peine élu Sarkozy, conscient de ce piège, n’a pas cessé de rabaisser son Premier ministre, allant jusqu’à traiter François Fillon de «collaborateur» tout en rehaussant son propre rôle.

Et selon vous, la primaire PS n’a fait qu’accentuer cette faiblesse présidentielle?

Elles ont fait éclore de nouvelles figures de présidentiables. Manuel Valls, Arnaud Montebourg, Martine Aubry sont de fait devenus des alter ego du président. C’est ce que j’appelle «l’effet Smith» de la primaire, du nom de l’agent Smith dans Matrix, qui transforme les êtres de la Matrice en copies de lui-même. Désormais, il y a pléthore de présidentiables, à droite comme à gauche. La primaire socialiste a agi comme un virus sur le programme informatique de la Ve République qui brouille la répartition des rôles et les prérogatives des uns et des autres.

Pour vous, l’un des épisodes emblématiques de cette chute institutionnelle du Président est la nomination à Matignon de Manuel Valls. Pourquoi ?

Pour la première fois sous la Ve République, c’est une alliance de ministres qui a imposé au président le choix de son Premier ministre. C’est le «pronunciamiento du 25 avril». Je raconte dans mon livre comment Benoît Hamon, Arnaud Montebourg, Manuel Valls et Aquilino Morelle se sont réunis dès septembre 2013 pour sceller un pacte visant à imposer Manuel Valls à Matignon. Six mois plus tard Manuel Valls se débarrasse de ses conjurés devenus encombrants: il donne sa démission et est aussitôt renommé par François Hollande! Désormais la cohabitation a commencé entre un président décrit comme indécis et incapable de trancher et un  Premier ministre qui se met en scène comme un homme volontaire, déterminé, autoritaire.

Finalement avec son hyperprésidence, Nicolas Sarkozy limitait la casse…

Il n’a fait qu’entretenir l’illusion d’une souveraineté perdue. La réalité qui apparaît de plus en plus sous la loupe des médias, c’est que le roi est nu. Avec la mondialisation, les Etats sont confrontés à une crise de la souveraineté. Elle est aggravée en Europe par la construction européenne qui a organisé des abandons massifs de souveraineté (la monnaie et le contrôle des frontières). Et la France est le pays européen où cette crise est la plus aiguë car la Ve République entretient le paradoxe d’un homme à qui sont dévolus tous les pouvoirs constitutionnels et qui apparaît désormais comme devant négocier ses marges de manœuvre à Bruxelles, soumis aux marchés et aux agences de notation. Depuis une vingtaine d’années la fonction présidentielle se défait de tous ses attributs au profit des organismes transnationaux non démocratiques et sans visages. D’un côté on a des pouvoirs sans visage et de l’autre des visages impuissants. Et le développement des réseaux sociaux et des chaînes d’infos en continu aggrave cette situation car plus les hommes politiques sont visibles, plus leur impuissance apparaît. C’est un cercle vicieux.

Que peut, dès lors, faire François Hollande?

On peut considérer qu’il y a dans son élection une forme d’ironie de l’histoire: en choisissant un candidat normal, qui a peu promis, les Français ont élu la figure de l’insouverain. Mais le miroir, comme celui de Dorian Gray leur renvoie l’image d’une fonction présidentielle qui se défait sous leurs yeux. François Hollande est l’homme des dernières heures de la Ve République, il incarne une souveraineté perdue. Les institutions le protègent mais jusqu’à quand?

Si vous aviez un conseil à lui donner ?

Qu’il prenne l’initiative d’en appeler aux Français pour passer à la VIe République. Il resterait dans l’histoire comme l’homme de la transition entre la Ve et la VIe République.