«L’intégration de toutes les catégories sociales par la méritocratie fonctionne de moins en moins»

POLITIQUE Le politologue et sociologue William Genieys analyse la supposée déconnexion des élites...

Propos recueillis par Thibaut Le Gal

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Le ministre de l'Economie Emmanuel Macron, le ministre des Finances Michel Sapin et le président François Hollande le 15 septembre 2014 au palais de l'Elysée à Paris
Le ministre de l'Economie Emmanuel Macron, le ministre des Finances Michel Sapin et le président François Hollande le 15 septembre 2014 au palais de l'Elysée à Paris — Alain Jocard AFP

Le refrain n'est pas nouveau. Les élites seraient coupées du peuple, déconnectées. Les nouvelles déclarations d'Emmanuel Macron sur les «pauvres» ont apporté de l'eau à cette antienne. 20 Minutes a interrogé le politologue et sociologue William Genieys. Directeur de recherches au CNRS, il a travaillé notamment sur la sociologie des élites politiques.

D’où vient cette distinction entre élites et peuple ?

Elle a été théorisée à la fin du XIXe siècle par Vilfredo Pareto et Gaetano Mosca pour dépasser la théorie marxiste. L’évolution de cette théorie alternative a conduit à une opposition entre ceux qui dirigent et les masses. Par glissement, on est arrivé à désigner ces élites comme responsables lorsqu’une crise intervient. On l’a vu en 1929 ou après la Seconde guerre mondiale. C’est un phénomène quasi cyclique qui s’est surtout développé au XXe siècle quand le concept d’élite a pris un sens commun pour les citoyens.

Pourquoi ont-elles une image si négative aujourd’hui? 

Les élites politiques et les élites administratives ont porté la modernisation des 30 glorieuses, période d’enrichissement avec la mise en place d'un système de redistribution vers les moins nantis. Vers 1970-80, deux critiques ont émergé. Une critique «néolibérale» sur le thème «trop d’Etat, trop de protection sociale», et donc trop de hauts fonctionnaires. Et un discours populiste aux extrêmes, critiquant l’incapacité des «technocrates» à trouver des solutions efficaces pour lutter contre le chômage, par exemple.

On reproche aussi à l'élite d'Etat de s'être fermée sur elle-même. L’intégration de toutes les catégories sociales par la méritocratie fonctionne de moins en moins. Les grandes écoles sont régulièrement accusées de favoriser la reproduction sociale, formant ainsi une «noblesse d'Etat». De fait, les réformes structurelles qu'elles imposent aujourd'hui passent mal car elles donnent elles-mêmes l’impression d’être incapables de se réformer. Quand Richard Descoing a proposé d’intégrer des gens issus de la diversité à Sciences po par exemple, les autres grandes écoles ne l’ont pas suivi.

Le vrai problème est-il celui de la représentativité?

Une grande part des élus politiques est issue de la fonction publique, territoriale notamment. Il faut toutefois différencier fonctionnaire et haut fonctionnaire. La Ve république révèle une porosité entre hauts fonctionnaires et hommes politiques. On peut aujourd’hui devenir ministre sans jamais avoir été élu, ce qui était impensable sous la IVe.

Comment expliquer ce manque de représentativité?

Le déclin du parti communiste, qui représentait les ouvriers notamment, l’explique en partie. Autre dérive, la professionnalisation du politique. Auparavant, les partis allaient chercher des syndicalistes, des gens de la société civile pour les intégrer dans les partis, et en faire des candidats.

Quelles sont les solutions pour réduire cette fracture? 

Le système de formation des élites doit fondre les grandes écoles dans l'université. Pourquoi ne pas s’ouvrir davantage au monde universitaire en valorisant les doctorats? Autre possibilité, limiter les mandats dans le temps. Attention toutefois, si les élites ne sont pas directement en contact avec les catégories populaires, par leurs origines ou leur parcours, elles gardent le sens de l’intérêt général. Par ailleurs, l’opinion est  contradictoire. On souhaite le changement mais on vote pour la continuité. Les plus expérimentés, ceux qui nous rassurent. La récente popularité d’Alain Juppé l'illustre bien.