Mairies dirigées par le FN: «Le parti a bien retenu les leçons du passé»

INTERVIEW «20 Minutes» vous livre l’analyse de Sylvain Crépon, spécialiste de l’extrême droite…

Anissa Boumediene
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Photo montage du 24 avril 2014 des maires FN élus aux dernières élections municipales: De haut en bas et de gauche à droite: Steeve Briois (Henin-Beaumont), Franck Billaut (Villers-Cotterets), Stephane Ravier (7e secteur à Marseille), Cyril Nauth (Mantes-la-Ville), Robert Ménard ((Béziers), Fabien Engelmann (Hayange), Joris Hebrard (Le Pontet), David Rachline (Frejus), Julien Sanchez (Beaucaire), Marc-Etienne Lansade (Cogolin), Philippe de la Grange (Le Luc)
Photo montage du 24 avril 2014 des maires FN élus aux dernières élections municipales: De haut en bas et de gauche à droite: Steeve Briois (Henin-Beaumont), Franck Billaut (Villers-Cotterets), Stephane Ravier (7e secteur à Marseille), Cyril Nauth (Mantes-la-Ville), Robert Ménard ((Béziers), Fabien Engelmann (Hayange), Joris Hebrard (Le Pontet), David Rachline (Frejus), Julien Sanchez (Beaucaire), Marc-Etienne Lansade (Cogolin), Philippe de la Grange (Le Luc) — AFP AFP

En mars dernier, onze candidats du Front national, ou apparentés, étaient élus maires. Six mois plus tard, Sylvain Crépon, maître de conférences en sciences politiques à l’université de Tours et spécialiste de l’extrême droite, dresse pour 20 Minutes un bilan de l’action de ces nouveaux édiles frontistes.

Un maire FN peut-il être un bon maire ?

Oui, dans le sens où ce que cherche le FN à travers ses maires, c’est d’apparaître comme un bon gestionnaire. Le parti n’a pas de culture gouvernementale mais a bien retenu les leçons du passé, il n’est plus question de retourner sur le terrain des mesures anticonstitutionnelles et antirépublicaines, qui conduirait à des retoquages systématiques, à l’instar des époux Mégret et leur une prime de naissance basée sur la préférence nationale.

Il y a plusieurs catégories de mairies FN. Si on prend l’exemple d’Hénin-Beaumont et Fréjus, où le parti sentait qu’il avait de bonnes chances de l’emporter aux élections, les équipes les plus solides possibles ont été constituées. Mais dans les villes où la victoire semblait plus aléatoire, les équipes n’étaient pas préparées à la gouvernance locale, d’où des couacs et des marques d’amateurisme, à l’image du maire de Hayange, qui a tenté de s’octroyer une augmentation de 44% de son indemnité, qui est mis en cause pour des irrégularités de campagne et qui a fait repeindre un monument municipal en bleu blanc rouge sans en demander l’autorisation à l’artiste. Pour ce qui est de se poser en incarnation de la vertu, en élu irréprochable, c’est loupé. Ils dénonçaient le système politique «UMPS», mais finalement ils tombent à pied joints dedans en tentant de s’accorder des privilèges.

Les mairies FN peuvent-elles appliquer une politique FN à l’échelon local ?

La pierre angulaire du Front national est la défense de l’identité, et comme la priorité nationale est anticonstitutionnelle, il n’y a pas de marge de manœuvre sur ce terrain. C’est là toute l’ambiguïté de l’entreprise de dédiabolisation menée par Marine Le Pen. Historiquement, le Front national se distingue par sa radicalité. Aujourd’hui, le parti est face à un dilemme: s’il se radicalise trop, il se marginalise et s’il se normalise trop, il se banalise.

Les actions fortes des mairies FN se cantonneront à ce qui a déjà été fait concernant la suppression de la cantine pour les plus modestes, les arrêtés contre le linge étendu dehors ou la réduction des subventions allouées aux associations, ce qui d’ailleurs est une erreur.

A l’échelon local, les idées frontistes seront d’ailleurs probablement davantage relayées par les conseillers municipaux FN des mairies non FN.

Les maires FN sont-ils différents de leurs homologues «UMPS» ?

Au pouvoir, le Front national est confronté au réel. Jusqu’à présent, et paradoxalement, leur force était de n’avoir jamais été au pouvoir, sauf exception. Désormais, face à l’exercice du pouvoir et des responsabilités, ils réalisent qu’il faut prendre en compte des paramètres déterminants tels que le déficit et les problématiques de fiscalité des municipalités. En même temps, ils sont tributaires des gestions, parfois mauvaises, de leurs prédécesseurs, et c’est ce qui peut les sauver. L’état des finances de leur ville détermine et limite leur marge de manœuvre, notamment sur le terrain de la sécurité, qui est une question très sensible pour le FN, ou encore à propos de leur engagement à baisser les impôts, qui se heurte à la réalité financière. 

Ils vont éviter de faire trop de vagues, acquérir une légitimité en tant que gestionnaire. Cela obéit à une stratégie d’implantation locale. Il s’agit de tisser un maillage électoral, de prouver que les élus du parti sont de bons gestionnaires et ainsi rassurer par le bas pour conquérir le pouvoir à un échelon plus haut. Si à la fin de leur mandat, les maires FN peuvent remettre les clés de leur ville en ayant ne serait-ce que stabilisé la dette municipale, ce sera déjà une grande victoire pour eux. A la fin de leur mandat, ces maires ne seront pas jugés sur une idéologie, mais sur les actions concrètes qu’ils auront réussies ou pas à mener à l’échelon local. Pour l’instant il est beaucoup trop tôt pour dresser un bilan.